Journal de bord (été 2008)

 

Jeudi 26 juin - ... Il me tarde de rentrer. Sans savoir où vraiment, ni comment retrouver mon chemin. Il fait sombre et personne à mes trousses. Comme si tout de la vie dépendait de ce simple et terrible mouvement de la tête. A tourner légèrement le cou sans véritablement se retourner, juste sentir qu'il y a une présence, quelqu'un qui te pousse inexorablement à rentrer. Retourner dans le trou après être sorti de ce ventre. La fin et le début ne pouvant se produire qu'une seule fois tandis que l'entre deux s'écoule, minutes après secondes emplies de mille et un petits gestes qui se répètent...

Mardi 1 juillet - Sans que je n'y prenne garde, l'écriture de ce journal s'estompe. J'essaie de me remettre au travail, de retisser ce lien, de renouer avec les mots, de ne pas renoncer à ces instants quotidiens d'écriture. Parfois cela me semble insurmontable. Impossible de mettre un mot devant l'autre. De tenter une respiration. Comme si je me trouvais happé par un lot cruel d'habitudes, commun à tous ; alors que me concentrer sur ce journal me permet de pointer vers la lucidité, de demeurer attentif et sur mes gardes...

Jeudi 3 juillet - Hier, j'avais programmé de me rendre au cimetière, sur la tombe de mon compagnon. J'avais pris soin de réserver le transport mais au dernier moment, je me suis complètement braqué. Incapable de m'y rendre. Sous l'emprise de la peur, une peur relativement fréquente depuis quelques temps, dès qu'il s'agit de faire quelque chose. C'est ainsi qu'évolue ma douleur face à la perte de Daniel. Lorsqu'il n'y a plus traces de souffrance surgit la peur. Sans que je ne parvienne à la maîtriser.

Vendredi 4 juillet - Mes rendez-vous quotidiens chez la kiné. Mon épaule droite toujours mal en point. Les douleurs se sont estompées - sauf lorsque j'utilise mon bras droit normalement - mais l'omoplate part avant l'humérus lors des mouvements que me fait faire ma kiné. Je suis encore extrêmement fatigué, au point de ne pas parvenir à me concentrer sur la lecture ou l'écriture. Plus que de la fatigue, de l'épuisement. J'en ressors avec un sentiment de dégoût de moi-même. L'impression de journées qui s'écoulent sans investissement de ma part. Il ne se passe rien sinon que je me morfonds...

Samedi 5 juillet - Sur l'invitation de deux amis, je devais partir pour quelques jours à Saint Raphael. Au-delà de ma fatigue et de mes problèmes de santé, je sais que cette peur de m'investir au quotidien est l'une des raisons pour laquelle je dois y renoncer. Je n'ai jamais ressenti cela auparavant. Une telle peur. Une paralysie dès que je dois agir. Il faut absolument que je combatte cette peur. Ainsi je me force parfois. Sans vraiment avoir résolu le problème...

Jeudi 10 juillet - Vu le très beau film Itinéraires, de Christophe Oztenberger. Hors du commun et dépouillé de tout lyrisme, proche du documentaire, ce film relate le parcours d'un jeune homme entraîné par l'un de ses amis - petit rôle tenu par Gérald Thomassin, toujours aussi juste - dans de petits larcins, jusqu'à ce que cela tourne mal et s'achève en meurtre pour lequel il n'est que témoin, mais évidemment aussi complice. L'engrenage n'en finit pas. Sorti de prison et placé sous contrôle judiciaire, il subit la haine alcoolique de son père et se retrouve un jour témoin d'un meurtre, jugé cette fois-ci coupable idéal. La fuite s'imbrique à travers une image très forte du jeune homme, joué merveilleusement par Yann Trégouet, lors d'un plan fixe revenant sans cesse, souffle coupé donnant au personnage le statut très étrange d'un héros. Une grande réussite à ne pas prendre à la légère. Un itinéraire placé sous la forme de la fatalité...

Vendredi 11 juillet - C'est immédiat. Ce devrait l'être. On devrait se gorger de vie, la vivre instantanément sans jamais se poster en retrait, puis recracher très loin ce qui nous semble évident pour finalement se réjouir de ce vaste inconnu qui nous attend. Rompre avec l'habitude ou s'y noyer entièrement pour une cause propre à soi. Quelque chose à remplir. Par exemple l'écriture. Les mots qui vont et viennent. Et creuser inlassablement, sans jamais se contenter d'une musicalité dangereuse. Style par trop évident. S'arracher de soi-même, pénétrer en la complexité de ce qui nous habite. J'essaie tout simplement de comprendre où je vais ; et comment je m'y prends. Avancer sans attendre la moindre réponse. Juste une question - et puis une autre, une autre encore - à laquelle me soumettre puis à poser, se murmurer, sur le bord de mes lèvres. Rien de plus...

Dimanche 13 juillet - Italo Calvino. Extrait des conférences sur le thème de la littérature - publiés sous le titre Leçons américaines - données à l'université de Havard en 1984 : " La littérature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs démesurés, voire impossibles à atteindre ".

Lundi 14 juillet - La certitude qu'il est tout à fait possible de mourir de chagrin. Les questions à jamais sans réponse. Le manque. L'incapacité de pouvoir en parler. Ceux à qui j'aimerai tant en parler ne sont plus là. L'essentiel est absence et je me retrouve une fois de plus à écrire mon mal être dans ce journal. Je devrais peut-être me taire. Faire semblant. Mais cela voudrait dire que je n'écrirai plus. Maux à respiration ; mots sans inspiration. Que je ne vivrais plus. Mon désespoir me vide. Juste la peur de m'effondrer. Demain, un autre jour...

Samedi 19 juillet - Le temps passe. L'écriture actuellement incertitude. J'ai l'impression de ne pas être de ce combat, d'être débordé par la fatigue, en attente de l'étincelle, reprendre ma vie là où je l'ai laissé, que ce journal soit enfin le reflet de ces retrouvailles...

Dimanche 27 juillet - V. me laisse un petit mot dont le contenu m'a légèrement secoué : " il faut absolument que tu travailles à aller mieux ".  L'impact des mots peut parfois atteindre son but. Elle avait peur que je me braque ; que je le prenne mal ; me conseillant même, après coup, de ne pas le lire. Bien au contraire. Il fallait que quelqu'un ait - enfin - le courage de me le dire, ou dans son cas précis de me l'écrire. C'est elle qui s'en est chargée. J'avoue - et c'est seulement maintenant que cela s'est produit que je m'en rends compte - que j'attendais que quelqu'un de mon entourage, de plus proche que V., se charge ouvertement de me le dire. J'écris cela sans mettre personne en cause...

Lundi 28 juillet - J'ai décidé de laisser de côté le récit sur lequel je tente actuellement de travailler, et consacré à Daniel. Ce ne sont que des bribes particulièrement douloureuses. J'y reviendrais lorsque j'aurai la force et le courage de les aborder de front. Pour l'heure, j'ai décidé de m'atteler à l'écriture d'un roman dont j'ai passé la journée à en poser les bases et les fondements. Le titre a jailli alors que je me promenais dans la rue. J'ai consacré la majeure partie de ma journée à noircir du papier, m'arrêtant en marchant dans les rues, comme j'aime à le faire dès lors qu'une phrase, un mot, me vient soudainement à l'esprit. Je suis heureux de ce signe retrouvé. Que les mots m'interpellent à tout moment. Que je sois complètement happé par leur débit, qu'ils viennent, me foulent, s'annoncent comme une évidence. Tout cela ne portera peut-être pas ses fruits. Ce projet sera peut-être abandonné. Mais en ce jour, et en ce qui me concerne, il compte bien plus que tout...

Mardi 29 juillet - Les ondes Alpha sont produites par notre cerveau lorsqu'on ne fait rien et que notre attention n'est pas occupée par quelque chose. Sur un encéphalogramme, ce sont des lignes plates. Curieusement, lorsqu'on regarde la télévision, les ondes Alpha ne disparaissent pas du tracé. Dans les années 60, Krugman a effectué des recherches à ce sujet. Lors d'une expérience, il enregistre les ondes cérébrales d'une femme lisant une revue et regardant par intermittence la télévision. Lorsqu'elle regarde l'écran, les grandes ondes, signes d'une activité cérébrale, disparaissent. Il faut savoir que les recherches de Krugman ont fortement influencé les publicitaires en mettant en avant la possible absence de regard critique quand on regarde un écran. On peut également se demander d'où vient notre dépendance à la télévision. Probablement de la lumière qui sort de l'écran et " entre " dans le corps. De toute évidence, lorsqu'elle pénètre à l'intérieur du corps, elle modifie quelque chose (extraits de notes prises lors d'une soirée théma diffusée sur Arte en 2003, et dont le sujet était : " Pourquoi regarde-t-on la télévision ? ").

Mercredi 30 juillet - Il y a l'encombrement des objets en notre possession. On les range, les entasse jusqu'à l'oubli complet ; jusqu'au jour où l'on ouvre ses tiroirs et placards et que tout cela déborde, craque, nous révèle l'inutilité d'un tel entassement. Dans une certaine mesure, on est incapable de préciser pourquoi on garde tout cela par devers nous, sinon la peur de se perdre sans ces objets et multitudes de papiers ayant accompagnés notre existence. Si peu en vérité. Juste du consommé. On aimerait tant leur trouver une véritable existence, mais ce ne sont là que des objets et des papiers présents désormais sous la forme d'un monticule, rien de plus. Une petite poignée demeure certainement utile. Pour le reste, il faut absolument tenter de s'en débarrasser une bonne fois pour toutes...

Jeudi 31 juillet - Ecoute en boucle. Le dernier album de Christophe. Très beau titre : Aimer ce que nous sommes. Ambiance sombre. Logique feutrée. Mal comme. Je crois évidemment entendre un prénom. Malcom. Texte sublime. Extrait : " Personne, non, non, personne, ne prends jamais plus la place de personne ". Une chanson en particulier me trouble, de par ses sonorités, choeurs aiguisés, piano en intro : It must be a sign. Evocation d'Antonin Artaud, de Colette Thomas, commédienne, de sa façon de lire Artaud : là, c'était sublime. Le morceau me rentre, pénètre, me colle irrésistiblement à la peau. Depuis mes quatorze ans, depuis Le beau bizarre, je suis en osmose avec ce chanteur. En 2002, l'Olympia. Ce soir-là, Christophe. Le public n'est pas encore entré. Nous sommes deux dans la salle. Le balcon, premier rang. Au milieu. Moi et Lucie, fille du chanteur. Le public entre, bien plus tard. Vingt-sept ans qu'il n'était pas remonter sur scène. Dernier morceau du concert (avant rappel) : Les mots bleus, teintés des larmes et de l'émotion de Lucie dès les premières notes...

Vendredi 1er août - Principale occupation : mise au propre et finalisation (à venir) d'un texte dont je ne sais encore ce que je vais en faire. C'est une biographie. Il y a une petite porte par laquelle je pourrais me glisser, le proposer, un contact. C'est à voir. Sinon rien. Le travail. Moins de fatigue. Un livre commencé qui ne me passionne pas. Je vais quand même essayé de prolonger la lecture.

Lundi 4 août - Baudelaire (conseils aux jeunes littérateurs). 1-  " Je ne suis pas partisan de la rature, elle trouble le miroir de la pensée ". 2 - " Pour écrire vite, il faut avoir beaucoup pensé, avoir trimballé un sujet avec soi, à la promenade, au bain, au restaurant, et presque chez sa maîtresse ".

Mardi 5 août - Le paradoxe de l'humeur de vivre. Se sentir mal - vivre au plus proche de son mal - ou bien se sentir heureux. Trouver le point d'appui, le juste milieu. En d'autres termes, la plus grande difficulté. Deux pensées. 1 - Au moment de mourir de la balle qu'il s'est tiré dans la tête, Van Gogh a cette parole : " la tristesse durera toute la vie ". 2 - Schopenhauer, à propos de la sagesse : " C'est à dire que j'entends par là l'art de rendre la vie aussi heureuse que possible ".

Mercredi 6 août - Jusqu'à quel point sommes-nous véritablement nous-même ? On en arrive à la peur, dès qu'il s'agit d'affronter l'autre, dans son ensemble. Ce n'est plus un masque que nous portons, mais une multitude de masques nous éloignant de ce que nous sommes. Et de ce fait, nous évoluons en étant de plus en plus dans l'incapacité de communiquer. J'ai toujours été exigeant. A la fois qualité et défaut, s'il en est. D'une exigence pouvant aux yeux des autres paraître désarmante. Il m'arrive souvent de me demander comment je m'en suis sorti. Quelques rencontres fortuites ont à jamais modifé mon regards sur le monde. Ce que j'ai vécu fait que je ne regarderais plus jamais les choses - et les êtres - de la même manière. Contre cela je ne lutte pas. Je suis. J'avance.

Vendredi 8 août - A relire certaines pages d'un journal de bord tenu durant un an puis abandonné sans trop savoir pourquoi. Peut-être à force de me répéter, de dire que j'écris, je lutte, cherche désespérement à trouver du temps, à consacrer plus de temps à la constitution de mes projets d'écriture. En tous les cas, et je ne m'en rappelais plus vraiment mais mon dernier récit paru, Hémorragie à l'errance, a été écrit principalement de nuit. Avec du recul, alors que je prétends perdre du temps, je constate que j'ai dépensé énormément d'énergie pour que ce texte aboutisse. Peut-être ai-je tout simplement besoin d'étirer le temps à ce point, de croire qu'il est perdu alors que jamais rien ne semble perdu. Peut-être ai-je besoin, lorsque j'écris, de chercher / trouver / biffer / reprendre, à un rythme, mon rythme propre me donnant l'impression que je perds justement mon temps. Mais c'est le présent qui est en train de s'écouler et disparaître au fur et à mesure que je m'investis dans ma tâche. Et c'est lorsque je regarde en arrière, ne serait ce qu'à la fin d'une journée, que j'ai l'impression d'avoir perdu mon temps. Ce n'est jamais, ou très rarement, sur le moment. Je crois, je pense faire de mon mieux. Je me vois comme quelqu'un d'exigeant. Avec pour défaut de me tenir parfois au seuil de mon exigence. Et de ne pas ouvrir la porte. Que dis-je, défoncer la porte...

Dimanche 10 août - Fascinant parcours de James Ellroy. Voilà comment je découvre des auteurs, par le biais d'une phrase, une interview, un choc qui donne envie de se pencher sur " l'écrivain ". Après un parcours chaotique, il se décide à sortir du cercle en prenant un emploi de caddie de Golf, à Los Angeles, et en entamant un travail d'écriture, en 1978. Ellroy n'avait jamais écrit une seule ligne avant trente ans. Son premier roman, Brown's requiem, paraît en 1981. Ecrit selon  l'auteur " debout dans une chambre d'hôtel miteuse ". Quinze romans noir à son actif et bien que très populaire, il reste peu apprécié dans son pays.

Lundi 11 août - Rassembler mes morts. Ils sont tous présents. L'imaginaire les rapprochent, au point de pouvoir les réunir dans la même pièce. Je ne sais pas ce qu'ils ont en commun hormis le fait de ne plus pouvoir respirer, me regarder ; répondre. Je détiens une petite entaille de leur secret. Ce qui forme au final un puzzle auquel je peux me référer. Une image indéfinissable et en laquelle je me retrouve. Un peu, beaucoup, énormément de moi. Selon eux. Mon amour et mon indéfectible amitié en retour. Une main que j'aimerais tant passer, poser sur vos épaules. Et à haute voix, en même temps que les mots s'écrivent vous dire, redire que : je vous aime.

Mardi 12 août - En traversant le pont menant au centre ville, j'ai pris le temps de regarder autour de moi et pour la première fois depuis très longtemps, je me suis senti étrangement bien. Evidemment, j'ai pensé à Daniel. C'est d'abord à lui que je pense dès que je me promène seul. Mais j'ai pensé à lui d'une tout autre manière qu'à l'ordinaire, comme pour qu'il soit au courant que je venais de faire un pas en avant. Vers le mieux. Cette fois-ci ce n'était pas un appel à l'aide. D'autre part, entre les corrections de mon texte achevé et le travail sur un nouveau texte, je suis persuadé que l'écriture m'est d'un grand secours. Je fais le vide afin de m'approprier les mots les plus justes, en résonnance avec mon vécu, mon imaginaire. Pour en revenir à ce pont, cette traversée ne me semble pas anodine mais comme le signe possible, si j'y mets tout mon coeur, d'un premier effort (en nécessitant tant d'autres) dirigé dans la bonne direction...

Mercredi 13 août - Je ne dirais qu'un seul mot : continuer.

Vendredi 15 août - Parfois je me demande si je vais rester dans cette ville où je suis venu vivre par hasard et où, pour la première fois de ma vie, j'ai un toit descent. Les prix de l'immobilier parisien m'ont fait fuir la capitale. Pourtant je ne vivais que dans 12m² durant mes dernières années passées à Paris. En soi déjà un luxe. Je n'oublie pas avoir vécu dans 5m². Mais là je ne pouvais plus. Financièrement devenu impossible. Le décès de mes parents m'a permis de ne pas envisager de devoir retourner à la rue. C'était à ce point. D'autant que je ne disposais que d'un emploi précaire. Un chat qui se mord la queue. Je sais pertinnement de quoi je parle. Sans le miracle de disposer d'un peu d'argent et d'acquérir un toit, j'avais songé à rendre rapidement mon petit studio parisien et à rejoindre une communauté Emmaus. Mais le destin en a décidé autrement ; et Daniel s'est trouvé sur mon chemin. Un grand amour. Le premier de ma vie. Puis il s'en est allé, en me remerçiant pour tout, en me révélant sa peur, peur de me quitter ; et je l'ai accompagné du mieux que j'ai pu, de tout mon amour, en retour de son amour fou, il me manque. Tout cela je me le répète tous les jours. Etc. Et voilà que je me retrouve seul, dans cette ville où j'ai établi sa sépulture. Je me retrouve à vivre seul dans cet appartement qui est le notre. Je souffre moins. Différemment. Je n'oublie pas. Persévère. Je m'interroge. Je vis toujours. Je vis encore. Sans lui. J'attends...

Dimanche 17 août - J'aime à dire que j'ai vraiment eu de la chance. Ma vie est un trop plein et je n'ai pas basculé par dessus bord. Je me suis maintenu en haleine. A l'écoute. J'ai toujours eu un instinct de survie. Je ne vis pas ma vie comme un drame, c'est simplement la vie qui s'écoule, et son but final, qui représente en soi un drame auquel on peut ne pas songer mais impossible, en ce qui me concerne, de contourner cette finalité qui se joue, se vit, se résorbe afin de renaître au quotidien. Rien ne restera de ce que nous avons vécu, tout est appelé à s'effacer. C'est peut-être un peu pour cela que j'écris ; afin de laisser une trace. Trois fois rien...

Lundi 18 août - Me procurer un petit carnet. Strictement reservé aux " objectifs ". Se fixer un objectif, au quotidien, à inscrire dès le matin, pour ne pas dire dès le réveil, lorsque je suis encore dans un état brumeux, et faire en sorte que cet objectif soit pris en compte et réalisé durant la journée. A vrai dire, je ne sais pas si cela a un sens. Mais pourquoi ne pas tenter ? Pensée pour Perec, et sa liste de choses essentielles que nous devons faire avant de mourir. Une composition de soi, propre à soi. Une certaine idée de ce que nous sommes... 

Mercredi 20 août - En ce jour - 1. Livre de chevet : Roland Barthes, Essais critiques. La préface est miraculeuse. Barthes nous livre sa propre définition de la littérature. 2. Revue : Volume. Cette nouvelle revue musicale, édité par les Inrocks, me séduit bien plus que les Inrocks en lui-même, dont je regrette les fameuses livraisons mensuelles de ses lointains débuts. 3. Musique : découverte de Scott Walker et de son album 4 sorti en 69. 4. Phrase du jour : " Nous respirons trop vite pour pouvoir saisir les choses ou en dénoncer la fragilité. Notre halètemet les postule et les déforme, les crée et les défigure, et nous y enchaine ". Prochain DVD à visualiser : L'homme de sa vie, de Zabou Bretiman. Malgré les nombreuses mauvaises critiques, au vue du sujet abordé, j'ai très envie de m'y jeter.

Jeudi 21 août - Terrasse d'un restaurant glacier. Je m'approche, choisis ma table, sur le point de m'assoir, le garçon arrive, je lui signale que je change de chaise car il y a de la glace sur celle où je vais me poser. Réponse lapidaire du garçon : " Que voulez-vous que j'y fasse ? Ce n'est pas de ma faute. Faites ce que vous voulez ". Je tente de lui expliquer que ce n'est pas contre lui que je disais cela, mais pour lui signaler. Il se braque encore plus. Je crois rêver...

Vendredi 22 août - Aimer. Cela équivaut à jeter le trouble dans la vie de quelqu'un. Tout passe par le visage et entre le jeu des mains. Le visage, le front, la bouche et évidemment les yeux. Parfois rien que les yeux. Les mains, les doigts en une infinité de gestes qui se nouent, se dénouent puis recommencent. Aimer au sens le plus strict, c'est : et, mais. Et, car il y a ouverture sur soi, sur l'autre, effet miroir de l'un à l'autre. Mais, car il y a toujours l'envers. Aimer quelqu'un en particulier, c'est se trouver soi. Mais se trouver soi ne revient-il pas à se perdre, pour tous les possibles offerts par ce monde ? Aimer. Retenir une phrase tirée du film L'homme de sa vie : " J'aurais voulu qu'il me pose la question. Tu fais l'homme ou la femme ? Tu sais papa, c'est ça qui est formidable, je ne suis pas obligé de choisir ". Une liberté n'ayant pas de prix. Une décision ferme, fragile, limpide si menée à son terme. Simplement, aimer...

Samedi 23 août - Un parcours. Ce que l'on sème. Ce que l'on égraine. Une certaine euphorie dans la façon de marcher. Des yeux s'écoule un mince filet dont on ne sait rien, sinon qu'il ne s'agit pas d'un liquide lacrymal mais de quelque chose de sucré et doux. Agréable. Et pourtant le mal est fait. Cet écoulement suit son cours, se raréfie. Puis plus rien. Les pas deviennent lourds. L'envie folle de marcher s'estompe. Plus de souffle. Se replier sous un porche. S'appuyer dos contre mur. Fermer les yeux tout en plantant ses doigts à sa gorge. Se cogner le crâne à plusieurs reprises contre le mur. D'abord doucement puis de plus en plus fort. D'abord lentement puis de plus en plus vite, tandis que la cigarette allumée à la dernière minute se consume. La fumée étrangement épaisse monte jusqu'à la seule et unique fenêtre entrouverte de l'immeuble. Le crâne devient léger. L'envie folle de cogner s'intensifie. Jusqu'à tomber. Au même instant un coup de vent ferme violement la fenêtre par où la fumée entre. La main de l'inconnu tente un dernier geste vers le haut, le ciel sans nuage, la fenêtre qui claque. La bouche prononce alors dans un dernier murmure : c'est là que j'ai vécu...

Dimanche 24 août - Je vis actuellement avec l'impression que si je m'en donnais les moyens, je parviendrais raisonnablement à quelque chose. Voilà une réflexion susceptible de me faire avancer. Après tout je n'ai jamais reculé. J'ai été et je suis. En ce qui concerne le futur, je me situe en observateur aiguisé, déployant un oeil que je le garde en permanence ouvert. C'est de cette façon que je conçois mon rapport au temps. Comme soulevé (par le présent) et dans le même temps poussé (par le passé) tout en étant maintenu en équilibre, tout juste en bord de demain (pas plus loin). Déjà un pas et oeil jetés au dedans. Au devant. Je m'en tiens à suivre furieusement mon chemin. Une absolue nécessité. Ma raison d'être, de vivre. Principale raison de poursuivre...

Lundi 25 août - Je prends le temps de vivre. On pourrait appeler cela une journée à ne rien faire, mais ce n'est pas le cas. Je profite amplement du fait que je me sens moins soucieux. Intérieurement plus calme. Certain dorénavant d'avoir effectué le plus gros travail, ce mois-ci, en ce qui concerne le deuil de Daniel. Vingt et un mois pour admettre qu'il ne sera plus là. Vingt et un mois pour atténuer la douleur. Ne plus songer en permanence à cette perte. Tout en sachant que je dois rester, au jour le jour, extrêmement vigilant. Prendre encore un peu plus de temps...

Mardi 26 août - Achat de quelques livres. Pas le temps de les lire, ni même de les parcourir. A peine acheté, j'ai oublié de les prendre. C'est la seconde fois ce mois-ci que j'oublie des livres quelque part. Je vais récupérer les premiers, mais ceux-là sont bel et bien perdus. En fin de compte, tout cela a si peu d'importance.

Mercredi 27 août - Amélie Nothomb sort un nouveau livre. Comme chaque année à la même époque. Je ne suis pas très attiré par son travail d'écriture. Le fait est que, depuis 1992, il s'agit de son dix septième livre. A chaque fois, elle pioche dans sa réserve personnelle composée de soixante quatre livres achevés qu'elle relit avant d'arrêter son choix. Elle précise écrire 3,7 livres par an. Prolifique, mais j'avoue être circonspect face à un tel étalage de mots. Je comprends mieux pourquoi j'ai ressenti un sentiment d'inachevé à la lecture laborieuse d'un de ses textes. J'ai eu l'occasion de la rencontrer une fois, lors d'une séance de dédicaces non pas pour moi mais pour une amie. Plus de deux heures d'attente. Qu'est-ce que je ne ferais pas pour faire plaisir. Autant pour ceux qui sont derrière moi. C'est à mon tour. La dédicace est à quel nom ? Théodora. Comme l'impératrice ? Oui. Alors cela mérite que nous partagions une coupe de champagne. Je ne dis pas non. Cela évite au moins de devoir parler de son livre que j'avais lu, tout en faisant la queue...

Jeudi 28 août - De l'écriture en vrac, pour des idées qui ne sont pas de taille. Le style, parfois j'y pense. Il s'agit vraissemblablement de creuser dans le mot, le vague, la phrase, etc. Se heurter, s'entrechoquer. A en frémir, sous l'écriture. J'ai tellement l'impression d'être encore un novice en la matière. Moi, mon doute, l'horizon...

Vendredi 29 août - Aimez moi ! Tel fut le cri du poète hongrois Attila Jozsef, si merveilleusement mis en chanson par Dick Annegarn. Ce cri (artistique) ressemble à celui de Vladimir Maïakovski pour sa Lili Brick. Attila Jozsef est mort en 1937, à l'âge de 32 ans, mettant ainsi fin à ces jours ici bas poétique, en se jetant sous un train. Je ne peux que faire un étrange parallèle avec Edward Stachura, né en france en 1937 dans une famille polonaise, pays qu'il rejoint à l'âge de onze ans. Avril 79. Stachura entend des voix l'obligeant à rester sur les rails. Ses blessures sont multiples, sa main droite déchiquetée . Anéanti, il tente de s'en remettre à l'écriture en rédigeant un journal - dont la lecture est indispensable - qu'il intitule : Me résigner au monde. Le journal s'achève le 20 juillet. Le 24 juillet, le poète, qui fascinait tant la jeunesse polonaise, se pend dans son appartement de Varsovie. Extrait de Communion, poème d'edward Stachura : Si c'est une chose spontanée / Si c'est une chose essentielle / Si c'est une chose naturelle / Prends. Extrait du poème Lettres à ceux qui restent : Je meurs / Pour mes fautes et pour mon innocence / Pour le manque, que je ressens avec chaque particule de mon corps / Et chaque particule de mon âme / Pour le manque qui me déchire en lambeau / Comme un journal rempli de mots tapageurs / Sans signification, Pour la possiblité de s'unir / Avec l'innommable, l'anonymat, l'ineffable / Et avec l'inconnu. Durant ce temps s'écoulant à écrire quelques mots, laissant ouvert mon journal, le reprenant, les mots / chansons de Dick Annegarn m'accompagnent jusqu'au tréfonds de ma nuit : Approche toi de moi, pour que je te comprenne mieux, etc. A plus tard.

Dimanche 31 août - Ce n'est qu'un journal ne contenant que des mots. A première vue rien ne pouvant changer le cours de mon existence ou de celui en train de le lire. Je ne sais que penser. Je ne sais qu'imaginer. Sinon je n'aurai de cesse d'écrire. Je voudrais que cela cesse. Jeter juste une poignée de mots sur le papier et parvenir à me concentrer sur un texte dont la portée et l'étendue dépasseraient mon entendement. A vrai dire je l'espère. Ce fameux texte éblouissant. Les prémices sont en moi ; à la surface. Entre ma peau et ce monde. Je n'attends plus que le moment idéal pour m'y jeter...

Mardi 2 septembre - Je rêve d'un voyage, en compagnie de... je ne sais pas encore... ni où, ni quand. Avec qui ? Je l'ignore encore. Un voyage est toujours quelque chose de rassérénant. Je pense à mon ami Michel, à son périple de plusieurs mois autour du monde. A ce jour où il vient d'arriver au Japon, après un passage décevant en terre de Russie. Je repense aux différents pays que j'ai visité. L'Allemagne (de l'est) avant la chute du mur (Berlin et ses caves où se déroulaient les fêtes, Postdam, Buchenwald et ce camp de concentration que je voulais absolument voir de mes propres yeux, Greifswald en bord de mer baltique, etc.). La Bulgarie à deux reprises (Sofia la capitale, Rila et son monastère, etc). La Hongrie et ce long séjour à Budapest, la découverte des bains, ville coupée en deux par le Danube, toute on architecture à couper le souffle, Pecs faisant face à la grande plaine croate, etc. Mes escapades à Londres. Les îles d'Aran. Une autre vie. Le bout du monde. Le sentiment d'un ailleurs, à portée de mains. J'y retournerais un jour. En plein hiver, comme lors de mon premier séjour, sans le moindre touriste. Divin...

Mercredi 3 septembre - A me relire, en feuilletant des pages d'un ancien journal de bord, je ne peux que constater que je suis d'un caractère pessimiste. Mais si je me remémore mes quinze ans, et ce sentiment de révolte et de dégoût que je ressentais, tout cela n'a fait que s'incrire en moi, tout cela l'était bien avant cet âge en question. J'allais devoir me battre et je le savais depuis longtemps. Je comptais refuser de jouer le jeu, refuser de travailler, vivre ma vie comme je l'entendais. C'est à peu près de cette façon-là que je me projetais. Ma révolte n'était pas une mince affaire. Elle était ma plus grande préoccupation. Sans avoir encore rien vécu en tant qu'adulte, je savais pourtant déjà que j'allais devoir en passer par un tunnel - un trou noir - avec en bout de course la nécessité de me reconstruire en totalité. Jamais je ne suis parvenu, durant mon enfance, mon adolescence, à porter un regard bienveillant sur ce monde. Nous sommes bien, en grandissant, ce que nous avons été. Je ne crois pas que nous refoulons, que nous refusons d'être tout simplement soi-même avec l'épure, la dureté, le courage et le sacrifice que cela représente. Il y a juste que nous avons été dupé, trompé, formé pour suivre " le troupeau ". Certains plus ou moins bien que les autres. De ma colère a découlé, en terme de réponse(s), mon devenir artistique. Si j'ai l'impression d'avoir fait peu de choses, c'est que je suis parti de loin, de très loin, pour ne pas dire du fond de mes entrailles. J'ai mis les mains dans mes tripes, c'est à peu près là que j'ai trempé mon encre, toujours en gardant les yeux rivés sur l'horizon...

Jeudi 4 septembre - Aie le courage de te servir de ton propre entendement (Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?). Telle est la devise, la consigne, la démarche à suivre. Ose penser (sapere aude) ! Ce à quoi Michel Foucault ajoute : Aie l'audace de savoir.

Vendredi 5 septembre - La vie suit son cours. Aujourd'hui j'ai envoyé une lettre à quelqu'un que je ne connais pas. Un courrier en relation avec mon compagnon. Une requête ayant à voir avec son décès. Je ne sais pas si j'ai eu raison. Cette démarche est en lien avec mon désir de (continuer à) remettre de l'ordre dans ma vie. Je l'ai fait tout en sachant que je cours le risque que ce courrier demeure à tout jamais sans réponse. Comme à mon habitude, j'ai agi de façon à n'avoir aucun regret...

Samedi 6 septembre - Fustiger. Premier mot qui me vient à l'esprit, à mon réveil. Première tension, torsion de le journée, le premier cap, embûche, je ne sais, véhémence pour qui, pour quoi. Un café pour commencer la journée. The Cure et son Seventeen seconds à mes oreilles. A forest constituera toujours un miracle. L'envie de lire quelques pages composant les deux tomes des Dits et écrits de Michel Foucault (tout de même plus de 3400 pages). Vue sur une carte postale, face à moi, sur laquelle est indiquée : Mille et mille pensées affectueuses. Un verre vide à ma gauche. Une sensation de déjà vécu à la bouche. Pas un mot depuis que je me suis levé. J'ai bien le temps.

Dimanche 7 septembre - Je vais faire ma mauvaise tête. Rien fichu de la journée, ce qui me désole au plus point. En mon for intérieur, je grogne. Je peste. J'ai tant de choses en attente. A commencer par quelques textes. Mais tant pis. Je m'aperçois que je dispose actuellement de peu de patience face à la page blanche. Hormis pour ce journal auquel je m'accroche, je ne suis pas vraiment disponible pour écrire. Un processus est en route, mais je ne suis pas en mesure de m'appuyer sur les mots pour développer. Je n'ai même pas eu le courage de sortir pour aller prendre, comme chaque dimanche, toujours au même endroit, un café. Il y a parfois de quoi désespérer de la situation...

Lundi 8 septembre - J'ai, à plusieurs reprises, vécu une expérience particulière, à savoir parvenir à m'extirper du brouhaha de ce monde. Cela remonte à une dizaine d'années et ne s'est pas reproduit depuis. La dernière fois que cela a eu lieu, je me trouvais dans un café. J'étais assis à un table situé au centre. Ce soir-là, il y avait énormément de monde. Je sentais monter en moi une concentration à laquelle je n'étais pas habitué. En très peu de temps, je parvins à entrer en moi, c'est à dire à ne plus entendre le brouhaha qu'en bruit de fond. Tout me parvenait en écho, les moindres bruits de verres, de conversations, les rires, etc., comme si j'entendais tout " de l'intérieur de mon être ". Je m'étais retiré en moi tout en étant au centre de ce brouhaha. J'étais tout près, et tous ces bruits me semblaient pourtant venir de loin. Mais à cet instant, durant tout le temps que dura cette expérience, soit environ une quinzaine de minutes, absolument plus personne ne pouvait m'atteindre. Je suis persuadé que ma position dans l'espace, le fait de me trouver au centre de ce bar est l'un des éléments nécessaires à la réalisation de cette expérience. Je ne l'ai jamais provoqué. Je l'ai laissé monter en moi. Se réaliser. Je considère que cette expérience recèle un élément particulier, à savoir une intensité de se savoir en vie. J'aurai tendance à la mettre en relief avec l'époque de ma paralysie, lorsque je me trouvais entre la vie et la mort, et que je me suis vu hors de mon corps. La vie est en dedans. La mort irrémédiablement au dehors...

Mardi 9 septembre - Reprise des corrections du texte en cours. Une quinzaine de jours et ce projet sera bouclé. Je vais ensuite me mettre en quête d'un éditeur, tout en sachant que j'ai un premier contact important. J'ai quelques atouts en main pour que ce texte voit le jour. Reste à ce que la chance soit également de mon côté. Rien n'est gagné d'avance, même si je suis assez confiant quant à la finalité de projet.

Mercredi 10 septembre - Enfin. Ma lettre est parvenue à son destinataire. Pourtant envoyée sans être tout à fait sûr que c'était la personne que je recherchais. Ce soir,  un appel téléphonique me confirme que je ne me suis pas trompé. Et je me sens soulagé. J'ai au téléphone le seul frère de Daniel, mon compagnon qui n'est plus, avec lequel je puis enfin discuté à coeur ouvert de lui. Je suis très ému, immensément ému que ce dernier me remercie pour tout ce que j'ai fait. Il m'a parlé de Daniel, dont il n'avait pas été informé des obsèques, avec des mots terriblement justes. Oui, Daniel vivait dans son monde à lui, déconnecté du notre, respirant la joie de vivre. Il s'était construit une bulle, à la fois pour se protéger et donner un sens à son existence. Vivre aux côtés de Daniel, c'était vivre avec quelqu'un qui s'émerveillait de tout. Et qui vous transmettrait sa joie, son rire, sa douceur permanente. Bien entendu, il y avait une faille, un véritable nid de souffrance au fond de tout cela. J'y avais accès et je savais très bien les tenants de ce noeud. C'est avec une grande émotion que je me suis remémoré Daniel. Je suis désormais heureux et soulagé de savoir qu'un membre de sa famille ira se recueillir au cimetière ; et apposer une plaque, pour ce frère que celui-ci aimait tant. J'ai l'impression que ce pas, l'envoi et l'attention requise pour cette lettre, me transporte une nouvelle fois en direction de Daniel. Je ne veux surtout pas parler de vengeance - cela n'a rien à voir - mais en raccrochant, j'ai compris que je serais vraiment quitte vis-à-vis de Daniel lorsque j'aurai écrit son histoire, notre histoire, conté l'ignominie d'une telle famille. Oui, je dois le faire, ce fameux projet que Daniel voulait mener à bien, à sa manière, rien que pour lui, pour moi, pour nous, de son vivant. Dorénavant je sais pour quelle raison exacte je dois mener ce projet à son terme, projet / récit tout le long duquel l'intensité de notre amour sera au rendez-vous.

Jeudi 11 septembre - Ce que je peux dire et penser n'a que peu d'importance. J'essaie simplement de mener à bien ma vie et mes projets. A la fin octobre, je vais perdre l'un de mes deux emplois à mi temps. Je vais en profiter pour me concentrer un peu plus sur l'écriture. Vital et nécessaire. L'objectif étant juste de réussir à me faire éditer. Le besoin que, même en petit comité, mes mots circulent. Je suis toujours seul, je vis toujours seul, mais je remonte la pente. J'escompte mettre tous les atouts de mon côté pour rompre le fil de ma solitude affective. Mais cela ne peut pas se résoudre par une rencontre quelconque. Je n'ai reçu aucun retour de lecture de mon dernier livre. J'ai eu quelques échos extrêmement touchants. C'est un point de départ. Je suis encore en vie, après avoir touché le fond suite au décès de mon amour / compagnon. J'ai dépassé le stade où je ne savais plus comment tenir le coup. Enfin les mots me sont revenus ; signe que je m'accroche.

Vendredi 12 septembre - Je ne relis pas le contenu de mon journal. Je le laisse se dérouler, dans le meilleur des cas au quotidien. Au moment d'en choisir l'intitulé, j'ai opté pour le terme de Journal de bord. J'ai failli retenir le terme de Carnets, en référence à Louis Calaferte. Bien que souvent dans le besoin matériel, ce dernier n'a jamais cédé, jamais cessé de se consacrer à l'écriture puis en parallèle à la peinture, totalement libre du choix de ses mots. Calaferte demeure, pour moi, un homme en colère. Un travailleur des mots n'ayant jamais eu peur d'aller au labeur. La peinture l'a énormément aidé à entretenir une démarche artistique dans ces moments de flou et de vide, parfois de longs mois, durant lesquels il lui est impossible, hormis ses Carnets, d'écrire le moindre mot. Ses Carnets ont été sa bouée de sauvetage, une façon de conserver un rapport rigoureux aux mots, à ses obsessions, à son écriture. Voilà où se situe l'importance de tenir ce journal. Afin de ne jamais me situer dans la perte. Afin d'assurer une continuité. Afin de me tenir, maintenir sur ma propre route. C'est en bord que cela se passe, en bordure de ma propre vie et échos alentours.

Samedi 13 septembre - Van Gogh : " Je puis bien dans la vie et dans la peinture aussi, me passer du bon dieu. Mais je ne puis pas, moi souffrant, me passer de quelque chose qui est plus grand que moi, qui est ma vie, la puissance de créer ".

Dimanche 14 septembre - Journée pâle. Personne avec qui échanger, sortir un peu, prendre un café en terrasse en dissertant littérature. Ou à parler / dialoguer avec une certaine justesse de la vie. Constat terrible, s'il en est. D'autant que je n'ai pas envie de téléphoner, de m'en tenir à une conversation lointaine. Je voulais juste voir et entendre quelqu'un. Alors je ne sors même pas, je me retire, j'arrive à écrire un peu, tout juste ce qu'il faut de concentration et la journée s'écoule, enfin je dois aller travailler, comme cela je n'ai plus à me poser la question de voir ou ne pas voir, etc.  

Lundi 15 septembre - Je dois actuellement écrire en vue de jeter, me débarrasser de mots que je ne garderais pas. Tout finira à la poubelle, ou bien conservé dans un coin, sans jamais être relu. Cest ainsi. Et ce sera ainsi tant que je n'aurai pas percé et dépassé une limite que je n'arrive actuellement pas à atteindre. Il me faut encore du temps. Que tout cela soit enfin à ma portée. Pour l'instant inaccessible. J'ai été, je suis et je reste à tout jamais un individu qui attend le miracle.  A la croisée de mon chemin, un râle...

Mercredi 17 septembre -  Il me reste une grande terreur parce que je vois que tout en moi est prêt pour un travail poétique, que ce travail serait pour moi une solution divine, une entrée réelle dans la vie, alors qu’au bureau je dois, au nom d’une lamentable paperasserie, arracher un morceau de sa chair au corps capable d’un tel bonheur. Journal de Frantz Kafka (1911). Comment ne pas se lamenter ? Où alors il ne faudrait plus se consacrer qu'à l'écriture. Tout est si clair dans mon esprit, si peu limpide sur le papier. L'écriture nécessite un temps de préparation, une telle concentration. Je n'ai pas ni le temps ni la disposition de mener à bien ce fluide, accessible en mon for intérieur, impossible à atteindre pour cause d'emploi du temps gâché.

Jeudi 18 septembre - A. me dit qu'il n'a pas écrit depuis longtemps, et que cela le démange. D'autant que travailler au milieu des livres, en l'occurrence au sein d'une bibliothèque, engendre très certainement une envie de se frotter aux mots dès lors qu'on a touché au processus, dès lors qu'on a mis un pied dans le grand cercle de l'écriture. Le tourbillon ne s'arrête pas en chemin. Même lorsqu'on écrit plus, je pense que le cerveau dicte le geste ; sans avoir à poser le stylo sur le papier. Le geste est inscrit dans la mémoire. La main est guide. Son rôle ne peut être effacé. La main décide de tout. C'est elle qui transforme la feuille en boule à jeter si telle est la finalité des mots glissés sur le papier. Il faut jeter énormément avant de se satisfaire. A quel moment, et pourquoi, décide-t-on de conserver ce que l'on a écrit ? Et ce qui nous semble essentiel sur le moment devient excessivement pâle lors de la relecture du lendemain. Le recul en lui même nous transforme en juge, le plus souvent d'une extrême sévérité. Il est certain que celui qui écrit se doit d'être perpétuellement exigeant. Pas de place pour l'indulgence. Ou sinon c'est la porte ouverte sur la débandade, le manque de souffle d'inspiration, le travail bâclé, l'absence de résonance avec son propre vécu, avec ce que nous avons absorbé de ce monde. La justesse de ce que l'on écrit dépend de la capacité à demeurer en ce cercle que nous avons tracé et au milieu duquel nous travaillons à pleines mains les mots.

Vendredi 19 septembre - Gaël Morel et le souffle de ses personnages. New wave, diffusé ce soir sur Arte, révèle encore une fois un attachement particulier à ceux dont le visage emplit l'écran. Le réalisateur tire sur le fil, fascinant, de l'adolescence où l'amitié n'est jamais très loin de se transformer en amour. L'émoi, en tous les cas, est immense. Cela s'appelle : naître au monde, chez Gaël Morel. Devenir adulte ; où presque. Toujours porté par la douleur, comme dans son dernier film, Après lui, car son cinéma en est imprégné. Dans le sien, sous la forme de relents, il y a forcément une part de vécu. Ici le meurtre d'un ami. Ce que Gaël a lui-même effectivement vécu. Il se souvient avoir demandé à aller à l'infirmerie de son collège en apprenant ce meurtre, et que le problème a été résolu en lui administrant une aspirine. Il n'en a jamais parlé. Gaël Morel était en sixième, son désir de cinéma était déjà conscient, et il précise : " dès cette époque, j'ai su que je raconterai cette histoire dans un film ". le résultat n'en est que plus touchant. A compléter par la lecture à quatre mains (Gaël Morel et Areil Kenig) d'un scénario, fait rare, ayant fait l'objet, après coup, d'un livre du même nom. New wave. Comme un redémarrage afin de se sortir la tête hors de l'eau. Nouvelle vague. Le cinéma de Gaël est décidément très grand.

Samedi 20 septembre - ... Quelque chose tremble. Une porte s'ouvre, condamnée depuis fort longtemps. L'ivresse de l'instant me pousse irrésistiblement à passer la tête. Je ne sais pas de quel monde je viens. Ni où je vais. Quelle importance. Tout essayer plutôt que de me perdre. Tisser la toile, hors du temps. Juché sur le haut d'une falaise, un petit garçon me sourit. De si loin, je le reconnais pourtant. C'est moi. Si proche du bord. En déséquilibre fou. Capricieux élan. Ce n'est que moi. Enigmatique enfant. Poussé vers le large de grandir. Le visage inondé par la lumière du jour. Les traits me manquent, les traits si fins de son visage pour me souvenir de lui. Je ne vois rien hormis son sourire semblable à une cicatrice. Ses yeux ne sont pas. Je sais déjà qu'il va tomber. N'avait guère d'autre possiblité, de choix, pour vivre, survivre. Il tombe. A une époque où je ne pouvais rien faire. S'écrase, s'effondre. N'est plus. Enfance rompue de part et d'autre. Encore à ce jour me manque...

Dimanche 21 septembre - Et voilà que je suis malade, fatigué alors que la semaine qui s'annonce n'est pas des plus reposantes. Un mal de tête qui ne part pas. Je suis patraque, à faire tout au ralenti. Enfin bref. Il vaut mieux ne rien ajouter de plus...

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Dernière mise à jour de cette page le 27/09/2008

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