Journal de bord (archive hiver 2007 / 2008).

 ARCHIVE journal de bord - Hiver 2007 / 2008


 

Samedi 5 janvier - Daniel. Il me faut commencer ce journal de bord par ce prénom tant il me résonne indéfiniment dans la tête. Daniel. Et puis rien. Depuis le 4 novembre 2006 : rien. J'ai beau essayer, chercher en moi les mots les plus justes afin de prolonger d'une façon ou d'une autre cet énoncé de ton prénom ; mais rien. Sinon préciser que tu avais 29 ans. Ajouter telle une évidence le simple fait que nous vivions ensemble. Et m'évertuer à avouer que tous les mots, moindre mot que je pourrais dorénavant écrire te sont irrémédiablement dédiés...

Samedi 12 janvier - J'essaie de vivre ; de tenir le coup. Je n'arrive guère à me projeter. A la fois qualité et défaut, je reste perpétuellement ancré dans le présent. J'observe de plus en plus, jouant de moins en moins un rôle dont il me semble avoir fait le tour (presque) complet. Les derniers jours de décembre me rappelle pour la énième fois que la vie ne tient qu'à un fil, puisqu'un de mes amis s'est éteint. Rodéric. Son prénom s'ajoute à la liste de ceux ayant une place importante dans mon coeur. Sa disparition ne constitue même pas une souffrance supplémentaire. Elle vient se greffer à même une plaie béante en laquelle je plonge mes mains comme pour mieux caresser l'étendue du désastre.

Lundi 14 janvier - La page blanche n'est que le début. Sans savoir où l'on va, ni comment s'y rendre. Les mots prennent alors appui sur le papier. Sachant que la mort est inéluctable, en donnant naissance à un texte ou un être, le mot désastre s'inscrit naturellement comme étant son logique aboutissant.

Jeudi 17 janvier - " Se trouver dans un trou, au fond d'un trou, dans une solitude quasi totale, et découvrir que seul l'écriture vous sauvera. Être sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre c'est se trouver, se retrouver devant un livre. Une immensité vide. Un livre éventuel. Devant rien (...) ". Marguerite Duras / Écrire.

 Vendredi 18 janvier - L'autre. La personne. Derrière le livre. En deçà de ce qui s'est écrit. Lecteur prenant plaisir à s'accaparer, sans contradiction aucune, tout autant du bonheur conté que de la douleur jaillissant de cet assemblage. A l'inverse, dans Le plaisir du texte, Roland Barthes donne le ton en précisant bien que l'acte d'écrire ne s'appuie pas sur la recherche du plaisir du lecteur, mais sur l'obligation de créer un espace de jouissance. S'approprier non pas " la personne de l'autre ", pour citer Roland Barthes, mais cet espace en tant que " possibilité d'une dialectique du désir, improvisation de la jouissance ".

Samedi 19 janvier - Se réveiller. Reprendre vie. Tout alors recommence ou bien juste commence ? Se poser des questions, multitudes à la fin d'une journée, à en oublier la première d'entre toute. La plus importance, qui sait ? Se dire qu'il faut se munir d'un carnet. A portée de mains dès que s'ouvrent les paupières. Et à chaque matin y noter la toute première question que l'on se pose...

Dimanche 20 janvier - ... d'un revers de la main passe à même le visage, d'un regard à s'en demander si son état va ou non empirer. D'un regard à cacher, porté haut pour que nul ne le voit. Nul ou presque. D'une goutte de pluie fine et douce d'où s'échappe un liquide inconnu. Une vie en substance dont ni lui ni personne ne guérira. Et l'attente, cette attente déferlante de soufre, souffle encore qui n'en finit pas. Demain, peut-être ? D'une main revenant peu à peu à ce ventre, position offrande. D'une paume d'où s'échappe un papier vierge en boule de moindre mot. Je viendrais, je viendrais à écrire ; et le reste n'a plus d'importance...

Lundi 21 janvier - Il y a quelques jours de cela, je me suis décidé à retirer le nom et prénom de Daniel de la boite aux lettres. Je ne l'ai pas vraiment retiré, mais recouvert. Petit geste de trois fois rien, et pourtant. Il m'a fallu tout de même quatorze mois pour parvenir à ce pénible geste. Et je ne sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression que - sur le moment - j'ai ressenti un très léger soulagement. Comme si en procédant à ce retrait, je venais simplement de le libérer, de lui permettre alors de partir, dans le sens où il serait parti... voyager... quelque part. C'est assez terrible et flou. Sans commune mesure avec la réalité. Mais avec la mort, lorsqu'elle rode en permanence autour de vous. Alors soudain plus rien ne semble vraiment réel.

Mardi 22 janvier - De moins en moins attiré par les grandes villes. A l'exemple de Bordeaux que je découvre ces jours-ci. Etrange impression en y déambulant, ses rues me faisant l'effet d'être tentacules de milliers de pieuvres. Ou je suis obnubilé par la misère et la détresse ambiante, ou bien Bordeaux crache en sa ville une misère à laquelle je ne m'attendais guère. Elle est flagrante, suintante, effrayante ; omniprésente. Dès l'arrivée en gare, j'ai été pris d'un vertige confinant presque à de l'écoeurement tant justement le désespoir se lit sur nombre de visages. Au demeurant un choc. D'autant que je ne suis pas ici pour faire du shopping. Les magasins et leur déballage de marchandises me sont de plus en plus étranger. Dépenser n'a jamais été ma préoccupation principale et l'est de moins en moins... Il fait relativement beau en ce jour sur Bordeaux et pour autant je ne retiens que le gris malaise de ceux que je croise...

Mercredi 23 janvier - Louis Calaferte. Homme en retrait. La lecture de son journal montre, au fil des ans, qu'il s'en remet de plus en plus à dieu ; ce qui me dérange. Quoique cela lui a certainement été d'un grand secours. J'aime assez la manière dont il définit son journal, qu'il considère non pas comme un enseignement mais comme un work in progress. Calaferte me sera toujours à double tranchant. Certains de ses livres me tombent littéralement des mains tandis que d'autres, tels Septentrion ou C'est la guerre, tiennent une place particulièrement importante dans ma bibliothèque.

Jeudi 24 janvier - ... éviter l'ennui. Se rendre compte qu'il n'y a plus grand chose à faire où sinon briser tout, c'est à dire absolument tout, tout ce qui nous entoure et puis partir, partir ensemble aux rythmes de ces routes et routes encore qui se croisent, s'entrelacent à vive allure, s'avancer, s'immiscer dans la nuit et le jour, jusqu'au bout, les étoiles, horizon, éclaircie tandis que se dissipe la brume tel reste infime d'un brouillard, brouillon de vie d'avant la route ; un reste étrange dans le fond de tes yeux...

Vendredi 25 janvier - Ce journal de bord. Façon quasi quotidienne de renouer avec les mots, de s'atteler à la tâche écriture, de maintenir le cap, de déjouer ainsi les pièges menant droit à la chute. Tout est fragile au quotidien mais ce n'est pas pour autant que je bascule dans le vide. L'acte d'écrire me maintenant tout autant en vie qu'en bord fragile de ce que je ressens. J'aime cette fragilité faisant que je triture au plus proche de moi-même. J'aime par dessus tout les rencontres lorsqu'elles découlent de cette marque éminemment commune de sensibilité. J'aime ces moments de partage, de l'un à l'autre circulation à tout va, des moments rares que je maitrise grâce à l'apprentissage que j'ai pu en faire sur un plateau de théâtre où ce qui se joue ne tient alors qu'à un fil, invisible circulation jusque dans ces moments de silence. Importance du travail de l'acteur sur ces silences et leur durée plus que nécessité si l'on veut donner le temps au spectateur de recevoir / entendre et ainsi tendre durant ces silences vers ce qui se joue...

Samedi 26 janvier - Réveil en bouillie. Comme s'il s'agissait de tout remettre en ordre. Et cette poignée de minutes durant lesquelles cela s'avère complètement impossible. Ce matin-là où le tout premier geste de la journée serait de serrer un corps tout contre soi ; et que la chaleur de l'autre nous pénètre. Que l'on se regarde avidement dans le fond des yeux. Que l'on s'y découvre soi entre battements de paupières prodigués à l'unisson, sans même sans rendre compte. Que les peaux frissonnent un peu. Un peu, en corps. Qu'une joue vienne se poser tout contre une poitrine. Qu'une main s'évertue à se poser sur une épaule où elle sera irrémédiablement envahie par l'une des mains de l'autre. Et que l'ensemble de ces gestes infiniment d'amour se produisent sans prononcer le moindre mot.

Dimanche 27 janvier - Hors de portée et de vue. Hors d'haleine. Hors le tumulte, orage : signe ? Hors l'inondé. Hors le carcan insistance de tous les jours. Hors le vacarme et cri. Hors les nouvelles cataclysmes en provenance abondante de tout point du monde. Hors la pression poussière. Hors Capharnüm et ce qui s'en suit. Juste droit. Devant soi. Hors de question que je titube, vacille sur le bas-côté.

Lundi 28 janvier - Il faut que mon écriture dépasse l'entendement. Il faut qu'au sortir de mon prochain récit, le lecteur en réchappe complètement épuisé, comme ayant navigué en pleine tempête, mer démontée par le flot de mes mots et toute la pression, précipitation de mes phrases tant je serai parvenu à me décortiquer de l'intérieur. Acharnement s'il en est où seul l'ensemble, la vue d'ensemble de ce texte, sauve quelque peu du naufrage. Il faut que je me mette en danger d'écriture. Aucune bouée, de mots lancés à la dérive durant le trajet, ni moindre point d'appui à l'horizon même de mon écriture. Demeurer à la surface par le seul flux de mes mots. Tout cela doit se mettre en place dans le vide, être seulement cri avant d'être, tel à cet instant même de la naissance, au sortir d'un rond ventre, c'est à dire de ces entrailles mère. Je ne sais pas encore si je suis en mesure de m'y atteler. j'ignore encore combien de temps il me faudra pour parvenir à mes fins ; ma propre faim.

Mardi 29 janvier - La fatigue. Surmonter en permanence. Moments teintés de doutes et (infimes) remises en question pourtant plus que nécessaires. Des fissures sans lesquelles l'édifice demeurerait alors à jamais parfaitement figé. Les jours se suivent et, contrairement à ce que l'on croit, ne se ressemblent pas si l'on s'en tient à demeurer attentif à cette ligne de notre vie. A notre voie. Cette revendication telle un écho se prolongeant au fil des jours et de nos nuits. Notre libre arbitre. Ce que nous sommes. Où nous en sommes. Ce vers quoi nous tendons. Ne jamais oublier.

Jeudi 31 janvier - Temps consacré à la relecture et aux dernières corrections de mon texte : Hémorragie à l'errance. Les ultimes retouches en ce qui concerne un travail de longue haleine censé refléter au plus près, au plus juste, à mots pesés, mes années passées à la rue, ma maladie et mon internement survenus lors de mon adolescence ainsi que quelques bribes de mon enfance... 

Vendredi 1er février - Je n'ai repris gout à l'écriture qu'à travers mon journal de bord. Tout ce que je griffonne à côté ne présente actuellement aucun intérêt, sinon celui de se débarrasser de ce qui encombre. Les jours sont aussi faits pour en passer par là. Émettre des signes au même titre que lâcher quelques phrases sur le papier. Mettre de l'ordre dans ses pensées. S'arranger avec la vie, se maintenir tant bien que mal, selon les jours, se tourner vers ceux qu'on aime, soit le plus important...

Samedi 2 février - ... Où l'on met du désordre dans sa vie, après avoir prétendu la veille qu'il faut mettre activement de l'ordre dans ses pensées. Mais rien ne se passe comme prévu. La déchéance commence à partir du moment où l'on prend conscience que les jours passées tombent et retombent inexorablement en poussière. C'était hier, et ce ne sera jamais plus. C'est aujourd'hui et juste vingt-quatre petites heures à secouer au dessus de nos têtes. J'ai mal à la vie, mal aux questions que je me pose sans les réponses qui ne me sont d'aucune véritable importance ; d'aucun secours. J'ai mal de plus en plus, à m'en déchirer les nerfs, le tout extrêmement calmement, comme s'il s'agissait de percer le temps présent à l'aide d'une aiguille afin d'en retirer le pue, de tenter de le nettoyer de toute impureté, et qu'il ne reste au bout du compte qu'un cratère de vie et temps à vaquer... 

Dimanche 3 février - Deux chansons s'entrecroisent tout du long de mon récit Hémorragie à l'errance. La première, présente sous forme de citation, concerne Gérard Manset et s'intitule Le pont (1978). Cette chanson ne m'a jamais quitté. J'ai grandi (et muri) avec ce refrain lanscinant, logé à tout jamais dans un recoin de ma tête. Écartèlement et révélation suprême : " au dessous c'est le vide, mais t'as besoin de vivre encore "... Il faut passer, il faut tendre, tenir le coup, tenir / avancer, coute que coute. Le final qui la compose, guitare poignante entremêlée de violons aériens, est la forme irradiante de la résistance qu'il faut aller chercher en soi. De ce fait, Manset m'a donné non seulement à entendre sa voix (pour ne pas dire sa voie) tout autant que sa musique que j'identifie comme étant terriblement transparente ; transcendante. L'autre chanson venant se glisser dans mon récit n'est citée que par son titre, Attention fragile, de Bernard Lavilliers (1979). Elle est pour moi identifiable tel un murmure qui monte et d'où s'échappe un cri, la réalité d'un sentiment intérieur, la fragilité que l'on porte en soi. Je ne peux songer à ce refrain sans me souvenir de mes quinze ans, des premiers bars de nuit que j'ai fréquenté où j'y sentais l'humain couler de part et d'autre. Alcool (ne serait-ce que par ces effluves) et cigarettes à m'en donner le vertige. Tout cela tient chaud. Le nombre d'individus, oiseaux de nuit, pouvant tenir dans un tel lieu. Des vies collées, serrées les unes contre les autres. J'en conserve une image éminemment sensuel. Et puis au fond du bar enfumé, il y avait ce juke-box au métal toujours un peu chaud, métal que j'aimais tant caresser de mes mains. Une pièce que je glissais dans la fente, et... Très souvent, à chaque fois que cette chanson était présente dans la liste des titres disponibles à l'écoute d'un juke-box, je me mettais ce coup au coeur : Attention fragile. A l'image du Lavilliers baroudeur, les premiers bars ont été mes premières zones (extraordinaires) de lointains voyages...

Mardi 5 février - Dans L'art du roman, Kundera donne une définition de ce qui compose le thème d'un roman qui, selon lui, est une " interrogation existentielle". Partant de ce point de départ, il met en avant qu'une telle interrogation est, finalement, " l'examen de mots particuliers, de mots-thèmes ". A la base de tout travail littéraire, on doit donc se retrouver avec une série de mots considérés, selon l'expression de Kundera, comme " fondamentaux ". Des mots relents, d'un travail à l'autre. Des mots que l'on peut relier aux images liées à notre propre vie, figées en nous. Ce que nous écrivons s'acharne à tirailler ce flot d'images / mots issus de notre parcours, en permanence interrogation.

Mercredi 6 février - A quoi tient notre existence, sinon à un fil, rien de plus. Ce fil unique, propre à chacun, qu'il faut s'évertuer à ne jamais perdre de vue, au risque de se perdre soi-même. Le mien m'a toujours semblé en marge. Je ne peux l'imaginer ni le concevoir autrement. De là est né mon désir de création, impulsion de transmettre. Si cette marge me tient, je sais qu'à tout moment la chute est possible, entrainée par le fait que cette création s'effectue dans le plus grand désert. Un constat évoqué par Jean-Luc Godard, dans une entrevue accordée en 2004 : " en tant que créateurs, on est devenus des SDF. Longtemps je disais que j'étais dans la marge. C'est ce qui permet aux pages de tenir ensemble. Aujourd'hui, je suis tombé de la marge, je me sens entre les pages ".

Jeudi 7 février - Vladimir Maïakovski, Stig Dagerman, Yukio Mishima, Jean-Pierre Duprey, Gilles Deleuze, Edward Stachura, Arthur Cravan, René Crevel, Ghérasim Luca, Hervé Guibert, Reinaldo Arenas. Quelques écrivains, poètes, philosophe dont j'admire tout particulièrement le travail et ayant tous un point commun ; le suicide. A part ça aujourd'hui, je vais bien...

Vendredi 8 février - Philippe Djian : " écrire chaque phrase comme si c'était la dernière. L'écriture, le style, ne sont que sonores ". Et dans le brouhaha quotidien, bruits de la rue et autres, s'évertuer à renouer avec le silence que l'on porte en soi. Être à l'écoute. Se tenir prêt. S'entretenir proche. Divulguer l'envers de soi pousse à s'enraciner du côté sombre. Ce qui n'a strictement aucun rapport avec le noir. Chaque phrase s'échinant à devenir respiration, qui plus est la plus profonde. Là où moindre ponctuation signifie : inspiration. Ponctuation ne serait-ce que pour mieux reprendre son souffle. Sachant que chaque phrase qui précède doit demeurer braise encore chaude ; incandescente. Ce qui doit s'écrire n'est que bouillonnement arraché aux fourmillements par milliards de nos entrailles. C'est à l'intérieur qu'il faut fouiller ; se jeter à corps perdu, prendre le risque fou de se dévoiler sans la moindre concession. Je suis et demeure à jamais ce môme ayant reçu la phrase choc, simple et portant le tout, résumant l'ensemble de ce qui doit être, titre d'une chanson de Yves Simon fait mienne durant mon enfance : raconte toi. Là où il énonce alors très clairement : envoie toutes sortes de messages aux inconnus et lucioles de passage...

Samedi 9 février - Patti Smith. Coup de foudre de mes quatorze ans pour cette femme, ce cri et rage de son chant. Because the night. 1978. Je me procure - je ne sais plus comment - le 45 tours. Je le pose sur la platine. Première écoute au casque, toujours au casque afin que la découverte s'effectue à plein volume, quitte à m'en déchirer les tympans. Et dès les permières secondes, piano puis voix, le choc de ce timbre envahissant, comme si je ne pouvais plus m'en passer. Cet air complètement en moi. Au point que ce soir-là, je me réécoute la chanson une bonne centaine de fois sans le moindre répit, bras de la platine posé et reposé sans la moindre interruption sur le vynil noir. Posé, reposé afin que rien ne puisse m'échapper. Comme si ce morceau pouvait tout à coup disparaître complètement de mes pensées. Déjà si jeune la peur au ventre, peur véritablement d'oublier. Oublier ce vers quoi je tente de me hisser. Peur de me perdre, perdre cette partie de mon être auquel ce Because vient de m'entrouvrir l'accès. Cette capacité de pouvoir hurler ce qui nous tient à coeur. Incantation, prière, souffrance dans le même temps, idem tempo. Voix en laquelle la folle guitare et ses cordes plongent en notes lâchées entre le phrasé cri de Patti Smith. Le tout composé de voix et à coups de notes me mettant hors de moi lors de chaque écoute, comme arraché de moi-même et finir par me retrouver en l'intérieur goutte de mes larmes. Comment dire ? Patti, Because, d'écoute en réécoute, redécouverte instantanée. C'est la claque. L'absolu déferlante. Comment expliquer ce qui en moi s'avère résolumment dévasté ? Comment m'approcher de ces dégâts en moi, ce trouble ? La nuit entière à amplifier vie, à me remettre le vynil cent et cent fois trois minutes trente, durée du titre, sans que personne là où j'habite ne s'en rende compte. Patti. Juste elle et moi. Comment, pourquoi ? Écoute. Because the night, belongs to lovers (parce que la nuit appartient aux amants).

Dimanche 10 février - William Burroughs : " J'affirme que la fonction de l'art et de toute pensée créative est de nous rendre conscient de ce que nous savons et de ce que nous ne savons pas savoir " (Essais, tome 1). Hormis être saisi par une quelconque démarche artistique (ou bien s'en saisir en la pratiquant soi-même), je ne vois vraiment pas ce qui peut nous ouvrir les yeux. On s'abrutit devant la télévision que l'on regarde par pur ennui, tel un somnambule après une journée de travail bien remplie, effet anhestésiant assurée. Nous pataugeons dans l'ignorance, fond de commerce des religions et de ses métastases, selon l'expression de Burroughs. Il ne s'agit pas de savoir, à aucun moment de savoir, il s'agit bel et bien d'être maintenu " le plus possible " dans l'ignorance.

Lundi 11 février - ... Ne pas faire de bruit. Ranger son fatras et se taire. Se préparer aux coups bas en train de se fomenter en coulisses. À forcément de l'abime à vouloir traverser la vie de cette manière. Sans se retourner, en évitant soigneusement de regarder en arrière. Sans que la tête ne penche. Sans que le regard ne prenne la fuite. Sans que le mépris ne se lise dans les yeux. Sans que les paupières ne se ferment à la moindre incartade, débauche d'insanités et ce qui s'en suit. Déjà le bout des doigts se cherchent une raison suffisamment élégante de broyer le temps. C'est le premier pas qui compte ; la porte que l'on ouvre en vue de s'aventurer au-delà de la limite prescrite ; l'envie de se jeter dans la vie, de se l'injecter à fortes doses, telle un drogue dont on ne peut plus se passer. C'est fini. Je suis à jamais marqué au fer rouge de l'errance. Parce que j'ai ouvert la porte. Parce que j'ai décidé de fuir. Parce qu'il en va de ma survie. Surtout ne pas faire de bruit. Refermer tout doucement la porte. S'éloigner. C'est un peu plus loin que je pourrais me permettre de hurler...

Mardi 12 février - André Gide a tenu son journal dès l'age de dix-sept ans et jusqu'à quatre-vingt un ans. Un journal, mais le mot convient difficilement à cet exercice quotidien tant il y notait absolument tout. J'ai souvent commencé ce carnet de bord, sans parvenir à m'y tenir dans le temps. Quant à son contenu, à ce jour encore, je tâtonne. Je ne sais pas si je peux me livrer sans la moindre retenue. Et pourtant n'est-ce pas le but d'un tel exercice ?

Mercredi 13 février - Depuis quelques jours, j'ai un nouvel emploi d'une dizaine d'heures par semaine, en qualité de barman, un travail que je n'ai jamais exercé. Il s'agit d'un remplacement de deux ou trois mois. Le lieu en lui-même, un petit bar de quartier. Celui-là même que je fréquente quotidiennement. Donc pas n'importe quel bar. Au tout début de mon arrivée dans cette ville, c'est au comptoir de ce café que Daniel et moi avons fait connaissance. Un coup de foudre immédiat, mutuel, à un point tel que dès cet instant où nos regards se sont croisés, nous savions que nous étions faits pour vivre ensemble. Un miracle. Nous sommes sortis de ce bar sans jamais plus nous quitter (du moins jusqu'à ce que la mort nous sépare). 

Jeudi 14 février - Je n'ai pas le coeur à écrire. Incapable de dépasser l'état dans lequel je me trouve. Le léger mieux de ces dernier jours s'est estompé. Je mets, remets les mains dans la faille, et c'est à peu près tout ce que je peux faire pour le présent. Les hurlements au loin me secoue. La déchirure se tient en bord de ce journal, en attendant de me sentir soulagé, épuisé forcément lorsque je redeviendrais simple observateur de mon état.

Vendredi 15 février - Je sais pertinemment que ce journal respire le noir. C'est une vision permanente, et pourtant entre les lignes s'écrit les prémisses d'une éclaircie à venir ; d'une sortie que j'espère plus que flamboyante du tunnel. Dire à quoi je me raccroche, je ne le sais pas. Mes pensées n'en démordent pas. Le temps n'est pas encore venu de signer un pacte avec le présent en vue d'une avenir radieux, tel que je l'imagine. Beau temps quelque part, au dessus de ma vie. Un signe certainement de Daniel. Sa mort s'accroche à moi, forme de soutien m'emplissant d'une joie intérieure. Le reste n'est que paralysie ; paralysie de vivre... 

Samedi 16 février - Article 1 de la loi n°88-1088 du 1er décembre 1988, relative au revenu minimum d'insertion : " Toute personne qui en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation de l'économie et de l'emploi, se trouve dans l'incapacité de travailler, a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens convenables d'existence ". Toute personne ? Encore faut-il avoir vingt-cinq ans. Avant cet âge fatidique, la société tient à ce que les plus fragiles, isolés, malmenés, s'en prennent plein la gueule afin de courber l'échine au jour où ils pourront prétendre toucher ce misérable pactole / soulagement qu'est le RMI. Comme le précise Patrick Declerck dans son livre Les naufragés, en distribuant le RMI, la société expie sa faute de ne pouvoir satisfaire les désirs d'intégration de tous ses membres. L'article 2 de la même loi précise la contrepartie que la société attend de la part des allocataires, stipulant que c'est la personne " qui s'engage à participer aux actions et activités nécessaires à son insertion sociale ou professionnelle ". Sachant que le plus important n'est pas de trouver du travail, mais de chercher ; de croire qu'il y a une issue, de faire l'effort et que c'est cet effort qui sera récompensé via le versement et surtout le maintien du RMI. Ce sont les CLI (commissions locales d'insertion) qui ont pour mission de statuer sur la recevabilité des demandes, sachant qu'il n'importe nullement de (re)trouver du travail mais d'en chercher, même et surtout si cela ne semble plus possible. Chercher, chercher, se taire, chercher, obéir, rapporter des preuves de sa bonne foi, si tu n'as pas cherché t'es mort. Radié pour duperie. Plus qu'à refaire tout le chemin administratif afin de pouvoir à nouveau prétendre à ce RMI... Pour Patrick Declerck, les bénéficiaires du RMI sont " les nouveaux Sisyphes ".

Dimanche 17 février - ... Je m'engouffre dans une petite rue. J'arrive à la hauteur du numéro où je suis né. Ce n'est pas l'immeuble où j'ai vu le jour. Ce dernier était déjà un taudis lorsque mes parents y habitaient. Il n'y avait pas l'eau courante dans l'appartement vétuste, et il fallait descendre au bas de l'immeuble pour s'approvisionnier en eau. A part ça je n'en sais guère plus sur la manière dont nous avons vécu. Mes parents ne m'ont rien transmis de leur histoire, de leur rencontre, de la venue au monde de leurs enfants. Ce n'est que quelques semaines avant le décès de ma mère que j'ai su qu'ils s'étaient rencontrés via les courriers du coeur d'un magazine. Mon père faisait son service militaire. Ils ont correspondu et à son retour, se sont installés ensemble. Ce n'est même pas à moi que ma mère m'a confié cela. Folle depuis si longtemps ; perdue sans la présence de mon père, décédé à quelques mois d'intervalle. Je lui rends visite à l'hôpital, accompagné d'une amie qu'elle ne connait pas. Et voilà qu'elle s'agrippe à cette personne et lui dévoile en ma présence, sans un regard pour moi, comme un déclic venu de je ne sais où, ce qui m'était à jamais secret : leur rencontre... 

Lundi 18 février - Le temps s'écoule sans que je ne me l'approprie ; sans rendre chaque instant fécond. Je me sens comme arraché de la vie, sans pour autant perdre de vue que mon existence tient du miracle. J'en suis conscient, mais cela ne m'empêche pas de me montrer continuellement septique. D'une seconde à l'autre, je peux basculer dans le vide. Parfois une éclaircie m'apporte le soulagement. Mon fond des plus noir me permet de tenir cet éclaircie, lorsqu'elle se présente à moi, comme miraculeuse.

Mardi 19 février - Pardonner. Je ne sais pas pourquoi ce mot me vient à la bouche. A mon réveil. Pardonner. Seul le temps le permet. Je ne suis actuellement pas en mesure d'accorder mon pardon à certains. Les parents de Daniel qui ne sont pas venus le voir à l'hôpital, n'ont jamais pris de ses nouvelles, ne se sont occupés de rien, ne sont pas venus à ses obsèques. Son père, homophobe, n'ayant eu qu'une seule phrase à la bouche, particulièrement odieuse envers son fils à l'agonie : tu n'as qu'à crever. Sa mère me déclarant que je peux faire ce que je veux de l'urne contenant les cendres de son fils ; qu'ils n'en veulent pas. Comment pardonner ? La fibrose de Daniel. Les poumons brulés à 60 %, du fait de sa chimiothérapie dosée trop fortement. Le refus de ses parents de prévenir ses frères et soeurs de son décès, etc.

Mercredi 20 fevrier - Je me demande ce qui motive un ami, que je connais pourtant depuis très longtemps, à me mentir. Je prends forcément cela comme une trahison, surtout venant de la part d'un ami de très longue date. Il n'y a pas dans ce cas précis de petits ou de gros mensonges. Il y a simplement volonté de ne pas dire la vérité, ce qui ne correspond pas au sens profond que je donne au mot amitié. J'ai déjà récemment été déstabilisé par cet ami venu pour s'installer dans la région. Il devait venir seul, le temps de trouver un logement - ce qui n'est plus qu'une question de jours - et sa compagne l'a rejoint sans au préalable me consulter. Un soir que j'étais absent, ils ont ouvert, sans me le demander, une bouteille de champagne grand cru. Là n'est pas le problème. C'est juste qu'il s'agissait d'une bouteille offert par Daniel, avant sa dernière hospitalisation. Elle était censé fêter sa guérison. Et pour le cas où il lui arrive quelque chose, je devais uniquement l'ouvrir lorsque surviendrait, dans ma vie, un évènement important. J'ai l'impression d'avoir trahi ma promesse. Comme si plus rien ne pouvait désormais survenir, après la disparition de Daniel... Et un dernier mensonge en date ne parvient pas à dissiper toute la déception que je ressens...

Vendredi 22 février - Le moral en berne. Toux persistante, sommeil perturbé, d'où une très grosse fatigue depuis quelques jours. Impression de jouer les équilibristes au dessus du vide. Ce n'est pas la première fois que j'éprouve ce genre de sensation. Me reconstruire alors que je ne suis plus au centre. Dans l'incapacité de recoller, même en vrac, même de façon la plus anarchique, les morceaux de ma vie / puzzle. Moi qui est pourtant toujours cru au miracle. Toujours tenu compte de ce qui m'environne. Je suis touché. C'est le seul mot que je parvienne à mettre sur les maux que je ressens. Touché sans connaitre l'ampleur de la blessure hémorragie ayant commencé à saigner le 4 novembre 2006, à vingt-heures et quinze minutes. Touché par abandon de l'amour de ma vie ; de mon petit homme... 

Samedi 23 février - Pas d'amélioration en vue. Toujours malade, etc. C'est à peine si je peux ouvrir la bouche tant ma gorge me brule. Je tiens à peine debout et pourtant, comme la plupart de mes week end, je suis au travail. Je ne parviens pas à me concentrer sur mon journal de bord. Je me contenterai donc de ces quelques mots jetés le papier, en espérant aller vite un peu mieux... 

Dimanche 24 février - Très légère amélioration, mais la fatigue est toujours très présente ; pesante. Je rentre dans une semaine chargée en émotion. Mais j'y reviendrai au moment voulu. 

Lundi 25 février - Servir de l'alcool. Pas un métier anodin. Bien entendu, chacun est responsable de soi-même, mais il n'empêche que j'ai l'impression d'enivrer mon prochain. Il y a énormément de détresse dans le regard de ceux que je serre. C'est tout un pan de monde qui se raccroche à ce comptoir. Les naufragés de la vie côtoient ceux qui ne sont que de passage. C'est de vie et encore de vie dont il est question. Un petit rosé pour ce pauvre papy assis à une table et qui n'a pas eu le temps d'aller aux toilettes. Et me voilà à éponger, nettoyer la salle, tandis qu'il repart avec son pantalon complètement trempé, d'un air un peu boudeur et en me répétant : je n'ai rien fait. Un autre à qui je ne sers qu'un petit blanc ; incapable de repartir, comme saoul alors qu'il est entré sans présenter aucun signe de faiblesse. J'ai fait ma matinée. Je bois tranquillement mon café et je repars en laissant derrière moi des clients pour la plus grande part attachants...

Mardi 26 février - Je lui parle. Mon amour. Aujourd'hui j'ai passé le plus clair de mon temps à regarder les centaines de photos qui compose notre album. Une (énième) bougie est en train de se consumer près de l'une de tes photos. Il n'y a rien d'autre à faire. Je te confie mes tourments. Je repense à cet aveugle tout récemment croisé. Il m'a demandé de poser ma main sur la croix qu'il portait à son cou, un porte bonheur en ce qui le concerne, et de faire un voeu. Je te révèle ce voeu que j'ai fait. Je ne suis pas fatigué. Je vais avoir le plus grand mal à dormir. A trouver la paix. Le fameux sommeil.

Mercredi 27 février - Ce jour particulier. Arrêt chez le fleuriste. Achat d'une giroflée. Dans le langage des plantes, elle est le signe de la beauté durable et de la dignité. Puis une rose rouge, signe de l'amour ardent. Puis le chemin de croix. Se rendre jusqu'au cimetière, avec retour à pied afin de laisser mes pas me porter. Afin de retrouver un peu d'apaisement. Bien que je sois sonné et que j'ai l'impression de marcher à tâtons sur tout autre chose que de la terre ferme. Un peu plus d'une heure passée au pied de la sépulture de Daniel. Là où j'ai déposé, le 27 février 2007, l'urne contenant ses cendres. Le 8 novembre 2006, lors de la cérémonie d'incinération à laquelle ses parents ont refusé de venir, j'étais reparti avec l'urne sans avoir pris de décision quant à ce que j'allais en faire. Après consultation de ses parents, et ces derniers m'ayant clairement précisé qu'ils n'en voulaient pas et que je pouvais en faire ce que je veux, j'ai d'abord pris la décision de la conserver à mon domicile. Puis je me suis rendu compte que c'était au dessus de mes forces et que je ne pouvais pas la conserver. J'ai donc acheté une concession de deux places, et fait gravé une pierre tombale sur laquelle sera ultérieurement écrit au bas, et au moment venu, mon propre nom. Si j'ai choisi cette date, c'est que le 27 février 2007 était également le jour de l'anniversaire de Daniel. Celui où il aurait dû avoir trente ans. Celui où nous aurions du nous pacser. Autant dire que ce jour a été des plus effroyables. Comme la certitude que plus rien n'est possible. Que tout est en moi définitivement brisé. J'ai beaucoup dialogué avec Daniel, lui faisant part de mon désarroi. Lui lançant un appel au secours en ces temps où je ne parviens à me reconstruire, à retrouver le sourire et les forces nécessaires pour continuer à vivre. Avant de quitter le cimetière, j'ai ouvert un biscuit chinois dans lequel on trouve un petit message. Ce dernier m'a été offert par G., juste avant de me mettre en route pour le cimetière. Je le décortique et lis : Vouloir c'est pouvoir. Que puis-je vouloir d'autre hormis pouvoir un jour faire une rencontre aussi belle que celle de Daniel ; pouvoir de nouveau serrer un garçon dans mes bras ; et faire, faire un long, très long chemin ensemble...

Dimanche 2 mars - Je ne lis pas, je n'écris pas. Je suis dans une période un peu creuse où mon rapport avec les mots s'est affaibli. Suspendu, arrêté... Et pourtant j'ai comme l'impression que le temps passe extrêmement vite. De plus en plus vite. Que je suis en train de tenter de rattraper ?

Mardi 4 mars - C'est aujourd'hui le soixantième anniversaire de la mort d'Antonin Artaud. Mon premier coup de foudre pour cet écrivain remonte à 1991. Lors d'un voyage hivernal aux Iles d'Aran, j'avais emporté avec moi uniquement deux livres, qui plus est de cet auteur : Héliogabale et Le théâtre et son double. Je suis revenu complètement bouleversé de ce périple comme en dehors du monde et où, comme l'évoque Jean Rolin, l'on ressent quelque chose comme ce que Rimbaud dit de l'éternité. C'est à mon retour que je découvris qu'en 1937, Artaud y effectua son ultime pèlerinage avant d'être interné dès son retour vers la France. Un second évènement me remit, en 1994, sur le chemin d'Artaud. A cette époque, j'ai travaillé durant quelques mois avec le groupe Génération Chaos, dirigé par Marc'O. Les répétitions se déroulaient dans l'enceinte de l'hôpital psychiatrique de Ville Evrard, dans un pavillon désaffecté ; celui-là même où fut interné Antonin Artaud...

Mercredi 5 mars - ... J'entrevois une ville, un quartier, une rue, une artère, un immeuble, une entrée, une porte que je pousse, un couloir, escalier, une rampe, un palier, autre porte éventrée donnant sur un appartement dévasté, juste les murs sinon pas de fenêtres et dans un coin une photo jaunie par le temps sur laquelle je me penche et c'est moi, et c'est évidemment de moi dont il s'agit, du moins l'enfant que j'ai été, l'innocence même que je fus, les restes quelques peu inattendus de mon passé que je n'ai plus qu'à déchirer où à emporter, incapable de faire le choix de m'en tenir à le laisser là où il est, aussi bien cet enfant que ce cliché. Comme si mon passé ne pouvait jamais me permettre de vivre en paix...

Samedi 8 mars - A quelques heures de son assassinat, Pier Paolo Pasolini accorde un dernier entretien portant pour nom Nous sommes tous en danger (titre choisi par l'intéressé lui-même) et dans lequel il déclare : " Pour être efficace, le refus ne peut qu'être énorme et non mesquin, total et non partiel, absurde et non rationnel ". Cette entrevue se déroule le 1er novembre 1975, entre seize et dix-sept heures, et Pier Paolo répond aux questions de Furio Colombo. Pier Paolo conclut et maintient, à la fin de cette entrevue, que nous sommes tous en danger. D'où la dernière question de Furio à destination de Pier Paolo : Comment penses-tu éviter ce risque et ce danger ? Pasolini, fatigué, s'interrompt et reprend les notes de Furio. Il demande à réfléchir, en précisant qu'il entrevoit une réponse à cette dernière question, mais qu'il lui est plus facile d'écrire que de parler. Il propose de lui remettre ses notes aves ses observations pour le lendemain matin, soit le dimanche 2 novembre, jour où son corps sans vie (et méconnaissable) sera retrouvé dans un terrain vague, puis déposé à la morgue de la police de Rome...

Dimanche 9 mars - Pourquoi suis-je intérieurement en colère ? D'où me vient cette colère, ce débordement qui ne date pas d'hier, colère enracinée en moi bien avant que je ne me retrouve à la rue, bien avant mes vingt ans, je la situe aux alentours de mes treize ans, puis déferlante lors de mes quatorze ans où je ressentais une rage telle que je savais déjà que je ne vivrais pas la même chose que la majorité des gens, que mon chemin allait être foutrement différent, et que je ne voulais absolument pas de ce monde. Tous ces relents de mon existence me mettent continuellement dans une situation embarrassante. Je dois quotidiennement apprendre à gérer, à faire des concessions, à accepter que cela ne nuise pas au courant de ma vie. Ce qui est parfois au-dessus de mes forces. J'en souffre mais je ne possède pas de recette miracle pour aller mieux, ne serait-ce juste que pour me sentir mieux. J'ai l'air triste et j'ai l'air sombre. Intérieurement c'est pire. Entre les deux je souris. Je souris à la vie, à la moindre de mes rencontres. Je ne vis pas avant tout pour moi mais pour l'échange. Pour le bonheur que cela procure, être deux, en toute circonstance, là où chacun se montre ouvertement soi, extrêmement soi, intensément soi...

Mercredi 12 mars - Difficile de prendre de sérieuses résolutions, et pourtant. Tenter durant les prochaines semaines de remettre la main sur un manuscrit achevé au trois quart, et mis de côté depuis un bon moment. Et terminer ce travail dans l'idée d'en commencer un autre ; de m'atteler à ce fameux texte dont j'entrevois les premières lignes, en train de s'écrire en moi. Dès que l'image sera figée, je pourrais alors m'y atteler. J'espère en tous les cas parvenir à tenir le cap. Ce qui n'est jamais acquis, ce qui demeure extrêmement fragile...

Vendredi 14 mars - Petit tour dans la capitale. Un concert particulièrement attendu et au demeurant quelque peu décevant (Yves Simon à l'Olympia). L'homme se montre extrêmement bavard sur scène, ayant quasiment autant parlé (si ce n'est plus) que chanter. Respirer, chanter, pourtant qu'il disait (selon l'un de ses titres). Les anecdotes se succèdent, trente ans c'est long, ça va vous ? Pas trop chaud ? Pas trop froid ? Bon. Si certains moments sont de véritables petits miracles (Manhattan en ouverture, Les fontaines du Casino ou Raconte-toi), le répertoire est centré sur Rumeurs, le dernier album en date (joué en intégral, hormis évidemment Je t'emmènerai, mon titre préféré). L'unique album des années quatre-vingt dix (Intempestives) est zappé, ainsi que tout ce que le chanteur a commis dans les années quatre-vingt. A une exception près : le dispensable Amazoniaque pour lequel il précise : allez hop, un tube. C'est dire l'emballement de devoir jouer ce titre ! Final et ultime rappel via l'intemporel Au pays des merveilles de Juliet (Berto, commédienne de son métier, pour qui ne le saurait pas) sans instruments, juste avec les choeurs du public auquel Yves Simon demande de taper des mains et des pieds, le plus fort possible. Une fois que tout cela est bien en place et la chanson entamée, le chanteur se décide à lancer que tout cela doit parvenir à Ingrid (Betancourt). Et tant pis pour les autres otages. Et tant pis pour la manière dont chacun souhaite apporter sa voix et son soutien à la cause des otages des Farc. Sans compter que je n'ai pu m'empêcher de faire le lien entre ce Pays des merveilles (de Juliet) et cette jungle dans laquelle Ingrid se trouve. Les lieux, noms et causes se mélangent. Mais je retiens - encore une fois - la fragilité de la voix du chanteur. J'y ai cru à cette extrême fragilité. Jusqu'à ce qu'il interprète Irène, Irène (tiré du dernier album), massacrée dès les premières notes, la voix fausse de bout en bout ; et en moi la certitude absolue que malgré tout le talent du chanteur, il aurait été nécessaire qu'il travaille sa voix, et pourquoi pas qu'il prenne des cours de chant. L'un de mes amis présents a jugé l'ensemble très convenu. En effet. Il n'empêche que son dernier album me tient toujours autant à coeur.

Samedi 15 mars - ... Attelé à la lecture du livre de Roger Stéphane Parce que c'était lui (cet auteur est l'un des premiers militants gay, également cofondateur de l'Observateur, journal auquel a succédé le Nouvel observateur) où ce dernier relate l'agonie (et disparition, en 1950) de son ami et amant, Jean-Jacques Rinieri. Roger Stéphane ne s'est jamais remis de cette perte. Je referme le livre, préférant le lire par bribes, et songe au jour où je n'aurai plus personne à qui parler de Daniel. C'est là peut-être la seule et unique raison pour laquelle je me dois d'écrire ce texte autour de la disparition de Daniel. Une écriture spirale en laquelle je serai éminemment avalé, jamais recraché à la vie. Je songe à la raison du titre de ce livre de Roger Stéphane, que je ne peux que reprendre à mon propre compte : " parce que c'était lui, parce que c'était moi "...

Dimanche 16 mars - Je ne vis pas. Me raconter, écrire, parvenir à jeter quelques mots sur le papier me sont d'un grand secours. Mais je ne vis pas. C'est un fait. Je ne fais que survivre. Tenir le coup, en attendant, et en me posant de plus en plus constamment la question : pour combien de temps ?

Lundi 17 mars - Mon journal manque cruellement d'humour. Je n'y parle pas d'actualité, ou si peu, au point que l'on pourrait penser que je me désintéresse de ce qui se passe non seulement à côté de moi, mais dans le monde. Si je ne me sentais pas à ce point agressé et impuissant face à ce que nous sommes en train de vivre, peut-être aurais-je le courage de divulguer ma colère. Mon ressenti général ? Immense dégout accompagné d'un sentiment de gâchis. De quoi plomber un peu plus le lecteur. De quoi l'enfoncer dans la boue sans qu'il ne parvienne à relever la tête. De quoi le laisser circonspect face à ce que j'éprouve. Te dire tout simplement que je ne suis pas dupe. Te révéler haut et fort que le travail de sape suit son cours, que l'on émiette peu à peu la pensée humaine, que tout va très vite - et de plus en plus vite - au détriment du temps que nécessite un véritable travail (sur soi-même) de prise de conscience. Il n'y a plus d'émulsion, au profit de la consommation à toute vitesse. On prend, on ingurgite sans prendre le temps de digérer, on jette. Et on recommence avec autre chose. Sans cesse on recommence. Au même titre que les objets et que la nourriture consommée, les individus que l'on côtoie au quotidien sont devenus de véritables marchandises sans pourtant plus aucune valeur marchande. Cela me donne envie de vomir. Ce monde. Fort heureusement il me reste une famille d'amis que je me suis choisis, et avec lesquels je puis encore disserter, échanger, tout simplement vivre, être dans le partage du donner / recevoir. Des personnes à aimer. Un cercle précieux. Une aubaine. J'en ai plus que conscience : toute une richesse.

Mardi 18 mars - Par manque de consommation, nous risquons d'entrer dans une période noire, où les prix vont commencer par chuter, on parle alors de déflation, poussée par le fait que - depuis des années - la consommation des ménages s'effectue via la montée de leur endettement. Or ce système qui repose sur l'endettement, comme le précise Pierre Lorrouturou dans son Livre noir du libéralisme, est véritablement à bout de souffle. Selon lui, Il se pourrait que nous traversions " la crise la plus grave depuis la seconde guerre mondiale ". A trop tirer sur la corde...

Mercredi 19 mars - Les jeux sont faits. Je ne peux plus toucher à mon texte Hémorragie à l'errance. Message de mon éditeur, me précisant qu'il part chez l'imprimeur mardi prochain. Il faut ensuite compter huit à dix jours, soit une parution se situant entre le 4 et le 7 avril. Avec ce récit je referme une parenthèse. J'en ouvrirai une autre, je tendrais certainement vers d'autres écritures tout en ne perdant pas de vue mes sujets fétiches ; à savoir l'errance, la vie, l'amour, les rencontres, la rue, le manque, etc. Ces sujets sont comme un jeu de cartes qui est le mien, un jeu que je détiens entre mes mains. Et lorsque l'écriture d'un écrivain me touche, c'est qu'il contient dans son jeu l'une ou l'autre de mes précieuses cartes.

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Dernière mise à jour de cette page le 02/06/2008

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