Journal de bord (2008)

  JOURNAL DE BORD

Le journal de bord est en ligne depuis le 5 janvier 2008

Accès archives selon les saisons écoulées :

Hiver 2007 / 2008     Printemps 2008     Eté 2008

 Reproduction partielle de mon journal sur simple demande

Attention ! 

A compter du 1er décembre, le journal de bord bascule en mode " BLOG "

(accès direct en cliquant ici)


Vendredi 26 septembre - Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé. Indissociables. Cinquante ans de vie commune. En juin 2008, décès de Saint-Laurent. En février 2009, Pierre Bergé va mettre en vente l'ensemble de leurs œuvres d'art acquises en commun. Evénement d'une telle ampleur que la vente, ouverte au public, se tiendra au Grand Palais ; et s'annonce comme la vente du siècle. Pour Pierre Bergé, vendre n'est pas dilapider mais conserver. Quant aux objets, il précise : " j'ai toujours su que l'art était chez nous en transit. Comme des hirondelles sur un fil. Un jour, on tape dans les mains et elles s'envolent toutes. Mais cela n'en fait pas des orphelines. Elles seront recueillies, comme mes objets, par des gens qui les aimeront. Et en me baladant par hasard dans les villes du monde, je serais très heureux, vraiment très heureux, de retrouver une pièce nous ayant appartenu un jour ". L'argent de cette vente, peut-être bien 500 millions d'euros, voire plus, sera entièrement consacré à une nouvelle fondation centrée sur la recherche scientifique et l'aide aux malades du sida. Pierre Bergé n'achètera plus jamais d'objets d'art, sinon des livres anciens. L'objet de cette vente, qui fera inévitablement date en matière de référence esthétique, montrera enfin l'image d'un couple d'hommes ayant pleinement réalisé leurs ambitions. Et Pierre d'ajouter : " Si vous saviez le nombre de jeunes gens qui m'écrivent pour me dire que notre exemple leur a permis de vivre librement leur sexualité. Je vous assure que rien ne me bouleverse davantage ".

Samedi 27 septembre - Nous courons, après quoi ? Qu'aurons-nous vécu en comparaison à nos attentes ? Avons-nous été à l'essentiel ? Donné le meilleur de nous même ? Un jeune garçon s'essaie à un nouveau jeu vidéo et précise : regardez, je suis en sueur, j'ai donné le meilleur de moi-même. Je préfère ne pas commenter le propos.

Lundi 29 septembre - Prendre rendez-vous avec le médecin pour le renouvellement de mes séances de kiné. Signaler en même temps cette grippe ou bronchite persistante, qui m'empêche quasiment de me lever. Je téléphone ce matin. Pas de rendez-vous avant jeudi. Le comble. D'autant qu'à l'heure dite je travaille. Alors vendredi. Tant pis pour cette grippe que je continuerai à soigner moi-même...

Mardi 30 septembre - Une fin d'année très particulière. Un premier ministre de pacotille qui appelle à l'union nationale. Dernier coup de vice de notre président envers une opposition divisée. Que dire de la situation actuelle ? Pourquoi le contribuable devrait payer pour les erreurs et les abus de ces filous de la finance ? D'autant qu'il ne s'agit très certainement que du début de ce trou noir. J'avoue, j'ai honte. Système capitaliste pourri jusqu'à la moelle. Je l'ai toujours pensé, alors pour autant je ne suis pas surpris de la situation. La roue continue à tourner, crevée de part et d'autre, les purulences sont calfeutrées à coups de rustines qui ne résoudront rien sinon permettre à cette putain de roue de continuer bon an mal an à tourner. De quoi désespérer...

Mercredi 1er octobre - 1977. Sortie du livre L'instinct de mort, signé Jacques Mesrine. Sortie, le mot est juste. Mesrine est en prison, à la santé, et la police se demande comment ce texte a pu sortir et atterrir entre les mains de l'éditeur Lattès. Et s'il a vraiment été composé de la main de Mesrine. Là n'est pas le problème. Quand à son contenu, Michel Foucault n'hésite pas à le qualifier de Rewriting pour supermarché. En tous les cas dans ce livre, Mesrine revendique 39 crimes. C'est là que commence à poindre le problème. Non pas qu'il risque sa tête. Mesrine veut absolument être reconnu comme étant Le Grand Criminel. Perquisition chez l'éditeur et haut le coeur des autorités - comme le précise Michel Foucault dans ses écrits - qui déclarent : Nous ne pouvons admettre que Mesrine parle ainsi avant son procès. Scandale non pas du contenu mais du moment. Pourtant ce livre n'est plus ni moins un aveu. Mais pas devant la justice. Pas dans le cadre de la procédure. En pratiquant de la sorte, Mesrine casse le jeu de l'appareil judiciaire. Inadmissible. Et pourtant, en signant ce livre, Mesrine laisse poindre un message dans lequel il reprend la main et ce ne sont pas seulement ces crimes qu'il avoue, mais il accepte d'endosser la caricature de criminel dont on a voulu l'affubler. Ce livre a tout à coup une utilité méprisante pour la justice. Il en remet en cause le fonctionnement et pointe le droit au secret que s'est arrogé l'appareil judiciaire.

Vendredi 3 octobre - La vie a posé son long filet. Il n'y a plus qu'a attendre. Qu'à tendre. J'y suis desssus. J'y reste. Demain est un jour particulier. Ou peut-être pas. Le fer à cheval, véritable porte bohneur, bijou pendentif non pas à portée de mon cou. Je ne le peux pas. En tous les cas et inexorablment à portée de mains. Je ne l'oublie pas. Celui-là même que tu portais le jour de notre rencontre. Tu l'avais mis de côté. Puis remis à ton cou ce jour-là. Ce matin même. Il n'y a pas meilleur signe. Je sais tout simplement que cela se passe dans la tête. Je vais éviter les miroirs trompeurs. Afin d'éviter de me faire à l'idée. Demain, demain. Qui sait ?

Dimanche 5 octobre - Mercredi dernier. Saint-Herblain, près de Nantes. Un SDF s'est fait prendre dans un supermarché en train de voler un sandwich, une barre de céréale, une barre chocolatée et une mini bouteille de vodka. Montant du préjudice : 10 euros. L'homme n'en est pas à son premier larçin, son casier comportant 17 autres condamnations pour vols. Le dangereux SDF passe donc en comparution immédiate. Condamnation, ce vendredi, pour ce dernier vol de 10 euros, à trois mois de prison dont deux avec sursis. Le tribunal de Nantes prononce un mandat de dépôt à l'encontre du SDF qui, à l'issue de ce jugement expéditif a été écroué...

Lundi 6 octobre - ... Rien à l'horizon. J'aurai du mal à exprimer ce que je ressens. Comme la première que l'on se retrouve face à la mer. Tout est si grand et à la fois irrémédiablement minuscule. Le monde bascule vague après vague vers l'inconnu. A la dérive, en partance, et pourtant. Il ne s'agit pas d'un effondrement. Absolument tout le contraire du ressassement. La déferlante. La vie en somme. Plus rien à craindre jusqu'à demain. Le temps présent. Le coeur et corps omniprésents. Le regard triste de devoir quitter ce jour. Et c'est tout. Tendre une main qui se referme très lentement sur une main ; et puis c'est tout. Les yeux fermés, plus rien à dire, sinon sentir un autre souffre. Se sentir en osmose avec cet autre souffle...

Mardi 7 octobre - Propos d'un trader anglais : c'est du délire, nous sommes dans un scénario du type du krach de 1929, les gens ne veulent plus rien entendre, ils jettent l'éponge. Toute tentative en vue d'éviter le pire est actuellement vouée à l'échec. Des bruits de couloir persistants, des murmures : il est déjà trop tard. Nouriel Robini, économiste et professeur à l'université de New York prévient : Les dommages collatéraux à l'économie réelle vont être massifs. Quant au premier ministre du Japon, Taro Aso, qui a oublié au passage de " rassurer " ses concitoyens, il déclare : Cela dépasse l'imagination. Le public a d'énormes craintes pour l'avenir. Et ce ne sont que quelques paroles parmi tant d'autres...

Jeudi 9 octobre - Mieux vaut actuellement un peu de silence. Ou sinon je risque alors de poser les questions embarrassantes. A quel moment la panique sera-t-elle générale ? A quel moment la colère va cesser d'enfler pour enfin éclater ? Et l'on remet en cellule Jean-Marc Rouillan qui, bien que jugé, bien qu'ayant fait vingt ans de prison, ne peut plus bénéficier de son régime de semi-liberté pour avoir, entre autre chose, déclaré que toute révolution passe par la lutte armée. Etonnant non ?, aurait surenchéri Desproges, s'il était encore de ce monde. Pendant ce temps Souchon se targue d'une chanson offerte via son site. Une chanson d'actualité, tant qu'à faire autant rester dans le ton, Parachute doré contre email, pour le télécharger, afin d'être informé de la sortie de l'album et des divers supports marketing qui accompagneront sa sortie. Joli coup de marketing, en effet. Car il ne faut pas se leurrer, c'était bien le seul but recherché. Souchon qui prétend offrir sa chanson car : on n'achète plus de disques, alors autant que je la donne. Le même artiste qui se déclarait, dans sa chanson Foule sentimentale : attiré par les étoiles / que des choses pas commerciales. Ils nous auraient pris pour des cons ? Est-il obligé de tenir un discours aussi confus sur son site pour expliquer - du moins tenter - son geste ? Mais vous reprendrez bien un peu de Souchon pour tenir le coup ? Plutôt que de lire ou relire du Jean-Marc Rouillan ? Dans Je hais les matins, du fond de sa cellule, il écrit : Et partout MCM diffuse sa programmation promotionnelle. C'est la pensée unique. C'est la musique insipide. C'est la marchandise qui nous assaille jusqu'ici. De quoi avoir les nerfs et pas qu'un peu, en cellule ou hors cellule, cloîtré dans son petit chez soi - si l'on en a un - dès que l'on commence à cogiter un peu, beaucoup, passionnément, jusqu'à la folie ? A l'usure, s'il le faut juste avant de répondre à la question loin d'être une question subsidiaire : combien de temps encore serons-nous des moutons dociles ?

Vendredi 10 octobre - Tout est actuellement fait, comme tant de fois par le passé, et tout sera - toujours et encore - déclamé afin d'attiser nos peurs qui, comme le souligne Michèle Riot-Sarcey, professeure à l'université Paris VIII, ne sont plus collectives mais indivudalisés, perdant au passage toute leur force déstabilisatrice. En conclusion chacun se débrouille avec son paquet de misères (un chacun pour soi que l'on retrouve d'ailleurs dans le comportement des banquiers, hommes d'affaires sans scrupules et dirigeants ce monde). Le mot utopie ne fait hélas vraiment plus parti de notre vocabulaire. On fonctionne à l'éco, au verbal discount. On ne réduit pas seulement sa consommation - transformée au passage en éco / discount afin de maintenir les têtes dans le plaisir du consommé -, on atténue également sa culture, son savoir, sa connaissance de l'autre, de soi, du monde. L'institut Sofres teste régulièrement l'évolution de 210 mots. Termes en hausses entre 2006 et 2008 : " angoisse, muraille, chasse, doute et cri ". Ceux qui ont le plus baissé : " minceur, sensuel, gaîté, séduire, intime ". Etonnant, non ?   

Mercredi 15 octobre - Cette situation est un piège. Cette actualité qui nous dévore. Nous rend coupable. Nous humilie. Entretient intelligemment nos peurs. Rien de nouveau à l'horizon. Rentrer dans sa boîte. Dans le cadre. Des ornières. Ces images à la télévision dont on s'empiffre. Un écran plutôt que de chercher à mieux se comprendre ; à vivre ensemble...

Vendredi 17 octobre - Guillaume Depardieu. Ce n'est pas tant l'homme qui m'intéresse que sa souffrance dans ce parcours, partant d'un père qui depuis longtemps me laisse de marbre, et d'une enfance au sujet de laquelle il déclare : Nous étions pauvres et heureux. Puis nous sommes devenus riches et malheureux. Etrange de s'éteindre au même âge que Rimbaud, 37 ans, tous deux amputés de la jambe droite. Etrange de s'éteindre à l'hôpital de Garches - là où je fus moi-même soigné pour mon Guillain Barré - alors qu'il avait porté plainte contre cet hôpital suite à son infection nosocomiale. Guillaume déclarait haut et fort : Je fais ce que je veux de mon corps car je ne dispose pas de mon sort. Survie, errance, prison, drogues, ivresse, prostitution, etc. Vie que l'on casse et brise par tous les bouts. Je me souviens l'avoir croisé sur le tournage d'un film foutraque de Jean-Pierre Mocky : Alliance cherche doigt, en 1996. Mocky s'égosillant à coups de : Moteur !, jusqu'à ne plus avoir de voix tandis que l'on cherche partout Guillaume, refusant de venir si on ne l'appelle pas monsieur Depardieu, refusant de couper son portable durant le tournage des scènes, décrochant aussitôt que celui-ci se met à sonner, mettant la main aux fesses de toutes les personnes se trouvant sur son passage. Je pense à tout ce qui déborde de cet individu. A tout ce manque d'affection, flagrant. A son désir de vivre les choses de façon incandescente. A cette manière de briller, à ses yeux éternellement d'enfant. A cette incapacité de se poser, à cette obligation de devoir toujours se trouver, situer en quête. A cette sensibilité tellement visible qu'elle en fait peur. Guillaume était dans l'annuaire, facile à joindre, libre comme l'air, impossible à canaliser, tout juste bon à réussir à vivre dans le présent. Soit l'essentiel de la vie. Intense...

Samedi 18 octobre - Je laisse actuellement traîner les choses, ce qui n'est pas bon signe. Il faut que je me reprenne, mais je ne sais par quel bout prendre les choses. C'est extrêmement difficile d'être seul. De plus en plus pesant. Le 4 novembre, cela fera deux ans. Le décès de mon compagnon a tendance a occupé parfois mon esprit de façon permanente. Son absence me pèse. Son visage me hante. J'en suis encore à me demander : et après ? Alors qu'il n'est plus là, que l'après je le vis tous les jours, que j'y suis confronté dès que j'ouvre les yeux. Comment faire ? Je n'ai pas de réponse. Je n'ai pas le moindre signe qui me permettrait de souffler ; de me dire tout simplement, modestement, que j'avance. Une part de ma vie s'est interrompue le samedi 4 novembre 2006. Et à ce jour rien ne me prouve que je suis vraiment capable de m'en remettre. Je fais avec. C'est un fait. Je ne fais pas semblant, j'essaie véritablement d'aller mieux. De ne pas y penser, parfois. J'y arrive. Mais tout cela s'avère à ce jour totalement insuffisant...

Mardi 21 octobre - Un second livre de F.P Meny, dont j'ai déjà parlé dans ce journal, doit paraître au début de l'année 2009 aux éditions Sulliver. Pour rappel, F.P était un marginal, vivant à la rue, ayant publié un premier livre, La conquête du désastre, aux éditions Sulliver. Le livre à peine sorti, F.P a été retrouvé mort en juin dernier dans une grange où il s'était réfugié à cause du mauvais temps. « Tu vois c'est pas vraiment passionnant la vie d'un SDF, c’est toujours pareil en fait, moi je tiens parce que j’écris je lis et je me dis que t’en as bien d’autres qui s’emmerdent autant voire pire, alors je trouve que le plus important c’est d’être encore vivant ». Merci F.P. Pour avoir parlé de toi, j'ai reçu en retour un courriel de remerciements d'Isabelle Dubois. Lui expliquant qui je suis, elle m'a demandé de transmettre un exemplaire de mon dernier livre aux Editions Sulliver. L'envoi part ce jour. Curieux cheminement d'entre les morts...

Mercredi 22 octobre - Ecrire, même un peu. Me concentrer sur quelques phrases. Ou sinon la journée s'écoule, comme vide, avec un ressenti et une impression de n'avoir rient fait. De n'avoir pas avancé. Prolonger ma ligne. Ma vie de quelques pas. De n'être plongé que dans le désastre nauséabond de ce quotidien. J'éprouve des remords dès lors que la journée s'achève sans que je ne sois parvenu à la remplir de mots. J'éprouve de la tristesse. Tout ce que nous vivons me semble tellement peu constructif. Le papier m'accompagne tout du long de ce bruissant voyage et lorsque je relève le visage, que je regarde, que je m'enquiert de ce qu'il se passe autour de moi, je demeure attentif au fait que je suis toujours et encore en quête de mon étoile...

Jeudi 23 octobre - Dans son livre : Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XV-XVIIeme siècle datant de 1967, Fernand Baudrel explique très clairement que les pouvoirs publics ont peu d'action sur les sociétés économiques et financières. Yves Lemoine, magistrat et historien, précise qu'en cas de conflit ce sont ces sociétés économiques et financières qui font tomber le château de cartes des apparences du politique. En vérité nous ne vivons pas dans une société où chacun est libre, régis par la raison où le pouvoir est juste, respectueux des droits des citoyens, comme le précise Yves Lemoine qui ajoute : Les pouvoirs publics n'ont aucune sorte de pouvoir réel, ils sont des " mythes " tels que Lévi-Strauss les décrit : purement explicatifs et dont le seul rôle est de convaincre. Tout ceci n'est donc qu'apparence. La situation semble ne pas avoir changé et il n'y a pas réponse politique. Et de citer Gilles Deleuze afin de bien enfoncer le clou : L'état n'a pas à représenter l'intérêt général mais à faire de l'intérêt général un objet de croyance. Il s'agit donc de nous faire croire. La seule réponse du pouvoir consiste à céder au chantage. A injecter des fonds tout en nous faisant admettre que l'on ne demande rien au contribuable. Ils agissent en effet en temps que sujets privés dont la seule finalité consiste à espérer une rémunération de leur mise. Ne pouvant agir, ils en appellent alors joliment à la moralisation des marchés. Comme tout ceci est bien enrobé. Le seul remède juridique consiste, selon les mots de Yves Lemoine : à confisquer les biens des principaux prédateurs, comme cela se fit sous le règne des Sultans ou des empereurs de Chine aux XVe et XVIe siècles. Une nouveauté cependant : l'entente de tous les états (ou presque) à céder au chantage. Alors que craindre d'une situation, au vue de cette nouveauté ? En agissant ainsi, les états dévaluent, comme le souligne Yves Lemoine, la symbolique sociale. Repartons de ce rôle de l'état, selon Deleuze, devant faire de l'intérêt général une croyance. La crainte est en le mot croyance. Et Yves Lemoine de conclure : C'est quand cette croyance se sera délitée que les vraies émeutes naîtront...

Vendredi 24 octobre - Ce qui se brise à la fin du jour... Je ne sais. Il faudrait prendre le temps de regarder le soleil se coucher. Prendre quelques instants pour ne plus penser à rien. Faire le vide, poings fermés, toute colère rentrée ; le regard simplement posé sur l'horizon. Derrière moi un pot de bruyère blanche et rose. Pour ce jour particulier ; demain.

Samedi 25 octobre - Dix mois que je tiens ce journal. Sans savoir véritablement si je me répète. S'il présente un quelconque intérêt. L'année est passé vite et m'a permis de mettre à jour mon récit Hémorragie à l'errance, fruit d'un travail auquel je tenais tout particulièrement. Je retiens la remarque d'un ami, précisant qu'il aime mon style. Mais j'ai encore quelques difficultés à le cerner, ce style, cette manière d'aborder les mots, de les mettre à flot. Quoique j'imagine qu'un travail inconscient et intérieur a enfin commencé à porter ses fruits. Il ne s'agit pas de maîtrise de l'écriture, mais d'une capacité de rendre lisible, de mettre à jour ce qui me tient le plus à coeur. D'ailleurs je me qualifie difficilement comme étant un écrivain. Je produis avant tout de l'errance. Je m'évertue sincèrement à me battre, car il s'agit d'un combat, sans vainqueur ni perdant, à juste mesure entre moi et celui qui va me lire. Et je me tiens en bord de ma vie, à vouloir continuer, prolonger cet acte qui m'est essentiel. Ecrire. Entre le vivre " et " le respirer. Ecrire " et " être. Tout tient en ce mot, ce prolongement minuscule, infime : et.

Lundi 27 octobre - Manset : Y'a une route / Tu la prends, qu'est-ce que ça coûte ? Il y a effectivement une route, propre à soi. Il y a ce que l'on fait, ce que l'on dit, ce que l'on cueille, ce que l'on recueille, ce que l'on (se) raconte en ce chemin de soi. Il y a des visages emplis de tristesse, croisés de bon matin. De ces visages sur lesquels des mains aux doigts tordues viennent se plaquer. Pour oublier je ne sais quoi. Fuir le présent. Il y a des foules lointaines, inaccessibles à force de milliers de peurs sertis de milliards de reproches. Il y a ce poing levé vers le ciel. En signe de protestation. En signe que les nuages abondent. Il y a l'anarchie exténuante e mes pensées. A force de ne rien pouvoir y faire, ne rien changer, sinon que de s'épancher. Il y a la douleur, ce heurt, sans lequel toute humanité en moi s'effiloche, au point de ne plus être qu'une bouche qui se tait à tout jamais. J'ai mal de vivre en ce monde, et je n'ai absolument aucune honte à le dire. A poursuivre tant bien que mal le cours ardu de mon existence. Une chose est sûre. Chose certaine. Cette douleur, ma douleur mienne, celle des autres que je reçois, serait encore bien plus grande si je n'avais pas pris ce chemin, ma route, où rien ne se fige. Où tout s'apparente à de la connaissance. A cette reconnaissance de l'autre, irrémédiablement fragile. Ceux que je croise ont quelque chose à voir, de près ou de loin, avec cette route à errance, pulsion lointaine et pourtant si proche que je me suis choisis. Et qui ne me quittera jamais.

Mardi 28 octobre - ... Comme je le disais récemment à un ami, malgré tout ce que je peux écrire, ce qui à travers ce journal transpire, même si cela n'apparaît pas évident à lire, je suis tout de même heureux de vivre. Il y a juste que je suis exigeant, avec la vie, avec les autres, avec moi-même, que ce journal est le repli de mes journées, un peu ce que l'on range dans un coin, coffre de mes pensées.

Jeudi  30 octobre - Nous sommes tous des ratés. C'est une évidence. Dès lors que l'on escompte toucher à l'essentiel. Inaccessible et nous voudrions pourtant nous y confronter. Des ratés et rien d'autre, tel que le martèle et revendique Mallarmé dans les propos recueillis par Camille Mauclair : " Mais ratés nous le sommes tous ! Que pouvons-nous être d'autre, puisque nous mesurons notre fin à un infini ? Nous mettons notre courte vie, nos faible forces en balance avec un idéal qui, par définition même ne saurait être atteint ". Être un raté, comme il le précise, cela revient à " dédaigner l'avantage immédiat et facile afin de se mesurer d'emblée avec ce qui nous dépasse ".

Samedi 1er novembre - Impossible de remettre la main sur ce que j'avais écris, hier, pour ce journal. Je m'en tiendrais donc à aujourd'hui. Quoique je n'ai pas grand chose à écrire. Aujourd'hui est un jour sans. Absence d'énergie. Rien n'y fait. Je ne suis pas du genre à me gaver de télévision et autres expédients, dans ce cas précis. Alors je tourne en rond. Je me penche, sans vraiment d'espoir, sur l'écriture d'un texte. J'ouvre un livre que je n'ai pas envie de lire. Je prends un bain qui ne me permet pas, comme je l'espérais, de décompresser. Les heures tournent, la journée s'achève, et je n'ai absolument rien fait. C'est un jour comme je les déteste, sans qu'il ne s'achève au moins avec le soulagement de se dire qu'il m'est permis de ne rien faire, sinon laisser s'écouler les heures sans que cela ne se tranforme en drame. Mais j'ai beau faire, tenter de me convaincre du contraire, je constate que je me sens extrêmement fatigué...

Dimanche 2 novembre - Albert Camus : " La première chose à apprendre pour un écrivain, c'est l'art de transposer ce qu'il sent dans ce qu'il veut faire sentir. Les premières fois c'est par hasard qu'il réussit. Mais ensuite il faut que le talent vienne remplacer Le hasard. Il y a aussi une part de chance à la racine du génie ". Rien n'est jamais acquis, d'où la difficulté redondante de devoir faire face à la feuille blanche. Il faut transpirer, suer, sécher jusqu'à ce que le premier mot vienne en tête, et ne vous lâche plus jusqu'au suivant, etc. Je pense que l'on peut effectivement rester des mois sans écrire. Ce qui ne veut pas dire que rien ne se passe. Ce n'est pas le grand vide. L'esprit doit rester agile, ouvert et prêt à recevoir. Il faut ingurgiter, accumuler, garder en soi. J'oscille très souvent entre le désir de cesser toute activité professionnelle afin de me jeter une bonne fois pour toute dans l'écriture ; et celui de m'en tenir à continuer à travailler à mi-temps. Annie Ernaux considère qu'il faut conserver un emploi, garder un pied dans le monde travail, dans la réalité palpable, contestable, afin de ne pas s'enfermer définitivement dans son propre monde...

Lundi 3 novembre - Toutes mes pensées sont tournées vers demain. Deuxième anniversaire de la disparition de Daniel. Et toujours pas, en fin de compte, de deuil accompli. Il me faut bien l'admettre. Regarder la réalité en face. M'avouer que le chemin est encore long. Qu'en ce chemin il me faudrait un déclic. Une étincelle afin de reprendre le dessus. De cesser de penser à lui, en permanence. A moins que cette rencontre, à tous les niveaux, ai été l'aboutissement de ma vie. Que le reste à venir ne soit plus qu'une lente, très lente et terrible chute. Ce que je me refuse à admettre.

Mardi 4 novembre - En sortant du cimetière, j'ai été happé par le sourire d'un enfant, à mon égard, comme pour me réconcilier avec le monde. Ce qui est surprenant après coup, c'est ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas. Nous n'étions que trois personnes dans le bus qui me redescendait en ville. Moi, ce petit garçon âgé de trois ou quatre ans, et sa maman. Il m'a regardé puis sourit longuement. Et sa maman n'a rien vu. Pas même jeté un regard sur moi, sur la personne à qui son enfant destinait ce si long sourire. Je retiens également les mots qu'il a ajoutés. N'écoutant pas ce que lui disait sa maman, et ne me quittant pas des yeux, il a prolongé son sourire de ces mots : on a de la chance. Je n'ai pu lui faire de la tête qu'un signe approbateur en guise de réponse tandis que le bus nous ramène à vive allure, que le petit garçon trouve que ça va vite ; tout passe effectivement à une incroyable vitesse. Je traîne un peu en ville puis je rentre. J'allume une bougie à l'heure précise du décès de Daniel. Vingt heures quinze. L'heure à laquelle on m'avait appelé pour me finir que c'était fini. Tout a été encore une fois terriblement vite. Pas eu le temps d'arriver à temps, à ton chevet. La bougie s'est déjà consumée. J'ai le plus grand mal à quitter ta photo des yeux. Chaque jour est un nouveau jour sur lequel notre histoire, peu à peu, se referme...

Mercredi 5 novembre - Vincent Van Gogh. Insupportable aux yeux des autres et pourtant en besoin de communication extrême. L'abondante correspondance qu'il entretient avec son frère Théo - regroupé dans le livre Lettres à son frère Théo - lui permet de combler ce besoin et ce manque, lui qui a combattu ses démons et le poids de sa solitude jusqu'à ces derniers jours. Dans la dernière lettre qu'il portait sur lui, Van Gogh précise quant à l'acharnement qu'il met à constituer son oeuvre : " Eh bien, mon travail à moi, j'y risque ma vie, et ma raison y a fondu à moitié. Pour Van Gogh, il n'y a de vrais artistes que " ceux qui y mettent leur peau ". Et comme il le souligne lui-même dans l'un de ses très nombreuses lettres : " Du moment que nous nous efforçons de vivre sincèrement, tout sera pour le mieux ".

Vendredi 7 novembre - La vie ? J'ose espérer qu'elle se terminera le mieux de monde. Peu importe où je vivrais. Peu importe si je n'ai rien. Tout est dans ma tête. Je souhaite juste ne pas être seul. Ne pas mourir comme un chien. Que quelqu'un se souvienne...  

Samedi 8 novembre Le film sur Coluche débute en novembre 1980, soit le moment de sa vie où il décide de se présenter aux élections présidentielles. Je regarde ce film avec d’autant plus d’intérêt qu’il représente, en ce qui me concerne, un trou noir. Quelque chose que je n’ai pas vécu. J’avais seize ans au moment des faits, je me trouvais encore à l’hôpital, à peine sorti de ma paralysie, en pleine rééducation. Comme échappé de ce monde. le film remonte le temps jusqu'au moment des élections et montre l’omerta dont a été victime Coluche, de la part des médias et sous la pression des politiques, dès qu'il atteint le score de 16 % d'intention de votes dans les sondages. Coluche se retrouve acculé, isolé, mis au banc par certains de ses proches, et le film nous dévoile un Coluche pathétique, au grand regret de certains spectateurs, mais cet aspect de l'artiste, dépassé par sa présentation aux élections, pouvait-il seulement être éviter ? En ce qui me concerne, cette élection correspond à un moment de ma vie où j’ai encore du mal à marcher et où je me déplace avec des béquilles, censé reprendre une vie ordinaire, ce dont je suis totalement incapable. Je viens d’avoir dix-sept ans et en termes d’expérience, j’ai mûri et endurci mon mal être, déjà si profond avant, sachant pertinemment que je reviens d’entre les morts…

Lundi 10 novembreJe suis heureux il fait soleil, et pourtant... Une première chanson pour entamer cette journée comme les autres, Il fait soleil, de Jean-Roger Caussimon, magnifiquement interprété par Silvain Vanot. On touche à ce double tranchant, à la fois la vie belle, magnifique à arpenter, et cette douleur qui n'en finit pas, ce : et pourtant. Ce quelque chose " à forcément voir " et dont je ne pourrais jamais vraiment me débarrasser.   

Mardi 11 novembre - Je ne suis pas un artiste. Je ne suis pas écrivain. Si peu. J'essaie. Je ne vais pas jusqu'au bout. Je brise le travail en cours. Perpétuellement insatisfait. Je lance de-ci de-là des feux que j'allume. Je perds patience. Je me replis en silence. J'erre. Je me crève à la tâche ou bien je ne fais rien. Les deux extrêmes. Je cherche désespérement le souffle ; une éclaircie passagère. Je tiens du miracle. D'un jour à l'autre j'ai le plus grand mal à tenir. Je m'enfonce et j'oublie ma peine. Je m'octroie une dose d'espoir, dose supplémentaire afin de parvenir à prendre le présent au mot. Et pour un jour encore, un jour à vivre, je reprends goût à ce qui m'entoure, je reprends contact avec moi, j'oublie le gouffre, tente le tout pour le tout, vivre du mieux que je le peux, nourrir ce temps, ce tant présent, anéanti de l'intérieur mais il n'empêche que je persévère...

Mercredi 12 novembre - Je traverse un désert. C'est à peu près de cette manière que je puis résumer ma vie en province. Mon installation dans cette ville, Vierzon, remonte à janvier 2006. Je l'ai choisi totalement au hasard, obligé de quitter Paris pour des raisons financières. A plus ou moins court terme, je ne serai plus parvenu à me loger, consacrant plus des trois quart de mon petit budget à mon loyer. J'ai été à deux doigts de rejoindre une communauté Emmaus. Et finalement ce départ. Une dernière chance. Puis la rencontre avec Daniel. Complètement paumé dans cette ville. La rencontre absolue, inimaginable si je tiens compte du courant de mon existence. Inévitable si je tiens compte de la sienne. Ma vie prenait enfin un sens, à travers don que l'on peut faire de soi à un autre ; et inversement, tant il a été présent. Un éblouissement dans ma vie, jusqu'à sa disparition. Son décès. Combien de fois ai-je inscrit ce mot-là dans ce journal ? Combien de fois à me répéter qu'il n'est plus ; que je ne suis plus l'ombre que moi-même. Deux ans déjà se sont écoulés. Je remonte plus ou moins la pente ; selon les jours. Je tente de prolonger ma vie. De lui redonner un sens. Ce qui s'avère extrêmement désespérant, au fil du temps. Je suis toujours là, dans cette ville. A attendre. Ici ou ailleurs, en vérité, quelle importance ?

Jeudi 13 novembre - Entendre de nouveau la voix de Bertrand Cantat. Le souffle profond et éclatant de Noir Désir. Deux nouvelles compositions du groupe ont été mis, hier, en ligne et en téléchargement gratuit sur leur site officiel. La polémique enfle de tout côté. D'un côté certains crient à l'assassin ; sur l'autre rivage il y a ceux qui se réjouissent et ressentent des frissons à l'écoute de la voix du chanteur. Il y a une reprise, de la chanson de Jean-Baptiste Clément Le temps des cerises, et la nouvelle composition Gagnants - perdants qui, dès les premières strophes, donne le ton : Tous ces beaux jeux inventés / Pour passer devant les premiers / Pour que chacun soit écrasé / S'il refuse encore de plier... L'un des reproches qui semblent revenir le plus souvent : que Cantat se permette de se poser en donneur de leçons. En ce qui me concerne, j'écoute. Ni vraiment sur l'une ou l'autre des deux rives. J'écoute. Impossible, en ce qui me concerne de polémiquer, de crier à la victoire, au retour tant espéré. Au moment de la débâcle, du meurtre / mot cent et cent fois répétés dans le livre de Nadine Trintignant, j'ai compris que rien ne pouvait attiser la peine d'une mère et que Cantat, quant à lui, était en train de payer pour ce qu'il a fait. La surmédiatisation de l'affaire n'a été que le fruit - pourri de l'intérieur ? - d'une médiatisation bien présente dès le départ. Dès que l'un et l'autre sont devenus des personnages publics. Sale fait divers à l'issue duquel Nadine Trintignant n'a fait qu'exprimer publiquement sa colère. Reprendre le cours de leur histoire, en tant que groupe, est leur droit absolu. A chacun de décider s'il veut ou non écouter. Se pose en filligramme la question du combat et de l'engagement de Cantat. Le poids de ses mots. De meurtrier, aux yeux de bon nombre, il est devenu suspect. Et il devrait, selon toute évidence, se taire. Se cacher. Un assassin ayant purgé sa peine, payé les dommages et intérêts, et ayant qui plus est, été un personnage public, peut-il encore prétendre à ce statut ? A chacun, en son for intérieur, de se faire sa propre opinion...

Vendredi 14 novembre - Chris Marker : il n'y a pas de hasard, il n'y a que des miracles.

Samedi 15 novembre - Hier soir, 21h : j'écrase ma dernière cigarette. Mettre fin à cette saloperie. A double tranchant tant cela est bon de fumer... d'inhaler ces plus de quatre mille substances chimiques. Je me suis arrêté tant de fois - au mieux j'ai tenu cinq ans -, en moyenne tous les six mois et puis je recommence. Je peux, en définitive, arrêter très facilement ; ce qui s'avère, au final, un piège. Car lorsque je reprends j'utilise cette " excuse " (puisque tu peux t'arrêter sans aucun problème) pour reprendre de plus belle...

Dimanche 16 novembre - Le déclin ? Cela n'est que temporaire. La décadence ? La disparition totale d'une civilisation ayant connu une position dominante. Ainsi la chute de l'empire romain. Montesquieu avait traité du sujet et énuméré dix-sept causes de la chute de Rome. La crise économique, la corruption, le discrédit de ses lois. Enfin, il faut rappeler que Romulus n'autorisait que deux activités aux gens libres : l'agriculture et la guerre. La protection des frontières et les vertus de la guerre, tant défendues, entraînent des dépenses inconsidérées. Les marchands, les ouvriers, les cabarets ne sont pas du nombre des citoyens. Ainsi le citoyen romain regardent le commerce et les arts, comme des occupations d'esclaves ; sans jamais y participer.

Mardi 18 novembre - De passage sur Paris. Cela est toujours un peu étrange. Comme reprendre de l'oxygène. Traîner des heures dans les rayons de livres d'un fameux magasin de Saint-Michel. Incontournable dès que je remets un pied dans la capitale. Mes promenades dans les rues. A pleine foule. Ici c'est un véritable bain, ville où l'on se montre, arpente les quartiers branchés, jouant un rôle extrêmement bien calculé. Ville où l'on peut tout aussi bien se fondre dans la foule, indifférent et pourtant empli de cet éclat, respiration ; sensation qu'il se passe quelque chose. D'autant que la misère, mendicité et autres signes flagrants, se déploient à tous les coins de rues. Pour cette première nuit sur Paris, j'ai dormi dans mon ancienne petite studette, dernier domicile parisien. Enfin, je n'ai pas réussi à dormir. Je suis également resté un long moment sous la fenêtre d'une des nombreuses chambres de bonne où j'ai vécu. Si j'en faisais la liste... J'ai habité tous les arrondissements de Paris. Celle-ci se trouve près de la place Clichy ; cinq mètres carrés de superficie, parfois à deux, pour aider un ami à la rue, et ce durant presque un an...

Mercredi 19 novembre - J'accompagne A. aux studios EMI où nous allons assister à un show case privé - et sur invitation - de Jane Birkin. A l'occasion de la sortie de son nouvel album. Une présentation à destination de la profession. Le show se déroule dans une très belle salle de la maison de disques, Jane en osmose avec ses musiciens pour une prestation apaisante, et douce. Elle interprète quatre chansons de son nouvel album, puis termine sur Ex fan des sixties. Etrange de constater que ses nouvelles compositions sont timidement applaudies tandis que ce dernier morceau voient s'amplifier les applaudissements. S'en suit un cocktail, EMI fait bien les choses, auquel il fait bon se montrer. Mais nous n'avons aucune envie de prendre un verre, un petit four, de subir les regards des uns et des autres, l'indifférence, il va de soit, etc. Le show à peine terminé, nous sommes donc les premiers à nous éclipser. Merci Jane.

Jeudi 20 novembre - Edouard Levé. Terminé dans le train son dernier livre. Suicide. Quelques jours après avoir remis le manuscrit à son éditeur, Edouard Lévé se pend. Coïncidence selon ses proches, rappelant au passage que ce dernier était hanté par l'idée même de la mort. Le livre en soi est étonnant. L'auteur nous introduit d'emblée sur le lieu du suicide, la cave, et nous précise que le mort ne voulait pas rester trop longtemps seul. Il fallait que l'on retrouve très vite son corps. Puis il revient sur sa vie, après l'acte de sa mort, ce suicide qui sera dorénavant la première chose que l'on racontera à son sujet, bien avant d'évoquer ce qu'il a vécu. De page en page, l'auteur égraine les informations concernant le disparu. Et celui-ci nous devient familier. L'écrivain essaie de comprendre, tout en admettant qu'on ne peut pas comprendre, du moins tant qu'on est pas passé, à notre tour, de l'autre côté. Le plus curieux étant qu'il puisse écrire ainsi à ce point sur l'intimité de l'autre. Au détour d'une page, il questionne : es-tu mort, puisque je te parle ? Car ce livre se présente bel et bien comme un entretien avec celui qui est mort, celui dont l'auteur se demande : si tu vivais encore, serions-nous amis ? Le texte est bouleversant, jusqu'à ce que quelque chose bascule - page 79 - dans le comportement du personnage du fait de la prescription d'un premier antidépresseur. L'écriture s'affole, ll ne tient plus en place, il n'est plus maître de sa vie, passant d'une ligne à l'autre de l'excitation à l'effondrement. D'un mot à l'autre, parfois. Mais qui ne tient plus en place ? L'écrivain ou le personnage ? Ami d'enfance dont la trace du suicide ne s'est jamais tarie. Dans suicide, Edouard levé évoque (magnifiquement) une vie impossible à poursuivre ; à achever. La boucle est donc bouclée et nous renvoie à son premier livre Oeuvres, paru en 2002, et dans lequel l'auteur - qui fût également photographe et plasticien - énumère la liste des oeuvres dont il a eu l'idée mais qu'il n'a pas réalisées. Coïncidence, donc, que ce livre Suicide et son suicide. Edouard Levé, infiniment marqué par le double, le dédoublement. Quelques pages d'errance dans ce dernier texte, à Bordeaux. Cela n'est pas le fruit de son imagination. Cela n'est pas non plus arrivé à son personnage mais bien à lui-même, Edouard Levé, disparu le 15 octobre 2007.

Vendredi 21 novembre - Notre musique. Film documentaire, sortie en 2004, signé Jean-Luc Godard. Sublime. La littérature y est omniprésente. Suintante. Un résultat jugé sénile par le Nouvel Obs. No comment. A chacun d'observer, se nourrir, entendre. Quelques mots de Godard à propos d'une scène de son long métrage : " Dans Notre musique, je mets un photo de juif déporté où j'écris " juif " et deux images après, je mets une photo de cadavre déambulant avec des grillages et j'écris : musulman. Des gens m'ont dit : " mais c'est dégueulasse, parce que l'histoire des palestiniens, c'est pas l'holocauste des juifs ". Mais si j'écris " musulmans ", c'est parce qu'à Auschwitz, les juifs étaient appelés " musulmans " . Dans le langage des camps, le terme musulman désignait les déportés à bout de forces, qui n'avaient visiblement aucune chance de survivre...

Samedi 22 novembre - 一期一会 (ichigo, ichie). Proverbe japonais que l'on peut traduire par l'occasion d'une vie ; d'une rencontre. Son côté unique. Le fait qu'elle ne se reproduira jamais (s'entend : de la même manière).

Dimanche 23 novembre - Je commence la journée en visionnant un court métrage de Fassbinder, Le petit chaos (1966). Radical. Filmé à la va vite et dans lequel le réalisateur tient l'un des rôles. De l'anti narration. Second court métrage de Fassbinder (le premier s'intitule : Le clochard). Quoiqu'il ne s'agit pas vraiment du second, mais le premier court de Fassbinder a été perdu. Dans Le petit chaos, Fassbinder et deux de ses acolytes font du démarchage à domicile. Devant le peu de réussite de leur affaire, ils décident de prendre une cliente en otage, de l'humilier et de la dévaliser de son argent. Avec, pour finalité, de s'acheter des choses futiles. Tandis que je regarde ce court tout en buvant un café, W. et T., deux amis de passage, sont sortis acheter des cigarettes. A leur retour, je leur propose de visionner un film de Fassbinder, en lien avec la conversation que nous venions d'avoir, en l'occurrence La troisième génération. Pas l'envie de se donner un temps de réflexion. C'est non. Je ne parviens que très difficilement à convaincre de l'importance de connaître le cinéma de Fassbinder...     

Lundi 24 novembre - Quoiqu'il arrive, j'en suis à ce jour persuadé, je ne trouverai jamais l'apaisement. Il y a aura des moments de répits, je l'espère, me permettant tout juste de souffler. 60 % des français ont peur de devenir un jour SDF. Impossible à interpréter à mon échelle. Cela m'est déjà arrivé une fois ; deux fois, etc. Si je ne suis plus à la rue depuis quelques années, il n'en reste pas moins que je ne peux absolument pas rayer de mon quotidien cette période de ma vie. Pas un instant, pas un jour. Je ne suis pas dans la peur. J'ai dépassé ce stade. J'ai eu la chance de m'en sortir. Seul je n'y serai jamais parvenu. Mais personne ne peut refermer la cicatrice. Daniel avait réussi ce tour de force. Parce que lui-même venait de la rue. Parce que nous ne faisions qu'un, que notre douleur ne faisait plus qu'une. Il est certain que sa disparition à réouvert en grand les vannes ; et voilà pourquoi je me sens toujours en révolte. Ecrire me permet de résister, mais depuis que Daniel n'est plus, ce que j'écris me semble bien en deçà de ma révolte ; de mon intérieure rage...

Mercredi 26 novembre - Sabali. Extrait du nouvel album d'Amadou et Mariam. Sabili, en Bambara, veut dire : Calme ; Mariam préfère traduire par le mot patience. Incroyable morceau ouvrant ce nouvel album. Une plongée dans les sonorités de Kraftwerk, époque The man machine, très proche de Neon Lights, sans pour autant trahir l'esprit de la musique africaine. C'est beau, porté par un texte simple et allant droit au coeur, Mariam envoyant des bisous à Amadou. Welcome to Mali. Titre de cet album. Bienvenue dans ce mélange d'espoir et de vibrations universelles...  

Jeudi 27 novembre - Paris. Place des innocents. Un hommage a été rendu par le collectif " Les morts dans la rue ", aux 150 morts dans la rue recensés durant les six derniers mois (265 depuis le début de l'année). Martin Hirsch, haut commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté (quel titre !), a été hué par les membres du collectif, et s'en est allé sans répondre à la colère des personnes présentes. Pourtant il imaginait bien que sa présence à cet hommage allait forcément provoquer quelques heurts...

Vendredi 28 novembre - " Je veux, si je suis élu, que d'ici deux ans, plus personne ne dorme dans la rue " (Nicolas S., président de... ? - décembre 2006). En cet hiver 2008, le DAL vient d'être condamner à 12.000 euros d'amende par la préfecture de police de Paris pour avoir " embarrassé la voie publique ". Une centaine de campement en dix-huit ans d'existence, et une première condamnation, avec invention d'un délit, à la clé. On voudrait couler l'association qu'on ne s'y prendrait pas mieux. L'objet de la condamnation se complète de la façon suivante : " embarrassé la voie publique en y laissant des objets ". Ah oui. Ces fameuses tentes qui défigurent et déshonorent la capitale. Enfin, toutes les capitales. Un joli pendant aux étés merveilleux durant lesquels les maires mettent en place des arrêtés anti-mendicité. Il est bon également de rappeler que les SDF n'attendent pas l'hiver pour mourir dans la rue. A cette condamnation, Il est à préciser que le DAL risque 750 euros d'amende pour toute tente laissée dans la rue. Cette condamnation concerne, il faut le rappeler, l'installation du 3 octobre au 15 décembre 2007 d'un campement rue de la banque, à Paris, qui avait été levé suite à un accord passé avec le gouvernement. Levé en ce qui concerne Les enfants de Don Quichotte, moins lourdement condamné que le DAL qui, lui, n'avait pas levé le camp à cette date. D'où, très certainement, la différence de condamnation. Enfin, cerise sur la gâteau de la bêtise, Bernard Kouchner y a été de sa petite pelle à gratter les poux dans le sable en déclarant, ce 28 novembre, sur France Inter : " Nicolas S. a dit : Lorsque j'étais ministre de l'intérieur, il n'y a pas eu de morts de froid ". Que dire face à tant de conneries ? Et le mot est faible. Bien entendu, aucune trace de cette déclaration, mais peut-être s'agit-il d'une parole distillée en privé par cette homme, Nicolas S. dont je me refuse catégoriquement d'écrire le nom en toute lettre...

Samedi 29 novembre - " Ce qui ne me tue pas me fortifie " (Nietzsche). Notre existence, comme le souligne Michel Onfray dans son livre La sculpture de soi, ne se construit que : " d'après une algèbre faisant se rencontrer les pointes et les creux dans la perspective d'un résultat. Seule la fin d'une vie permet de savoir ce qu'il en est de ces calculs ". Il faut échouer pour se prévaloir de réussir. Les creux et pointes ont autant d'importance. Elles construisent la structure en laquelle nous allons nous épanouir. De nos pointes il faut savoir se saisir. Mais de quoi s'agit-il ? Michel Onfray apporte à se sujet une explication et un précieux conseil : " Fabriquons, dès qu'il sera possible, des moments avec lesquels nous pouvons construire un édifice. Car la pointe est le fragment à partir de quoi s'élabore le tout, harmonieux et équilibré ". Tendre artistiquement donne un sens entier de notre rapport à ce monde. Pour Michel Leiris, les pointes " permettent à l'homme de se sentir tout spécialement tangent au monde et à soi-même ". Enfin, Michel Onfray énonce les étapes de l'être artiste. 1 - Les projets, les intentions. 2 - Les ébauches, les premières dynamiques, des perspectives afin de mettre à jour de solides lignes de force qui seront comme des structures à vêtir. 3 - Produire, habiter des contrées neuves, des déserts ; extraire du temps ses potentialités. Ce qui ne me tue pas... devrions-nous nous répéter dès lors que nous nous sentons tué. Le fortifiant Nietzsche. Agir. Et ainsi la vie prend forme sous la pression de la volonté.          


Commentaires (2)

2. Kirikou Le 19/06/2008 à 06:42

Envoyer un e-mail à Kirikou
Ce n'est pas moi qui te l'avais prêté le livre de Pierre Clémenti ? en tout cas je ne tombe plus sur mon exemplaire alors... Qu'en as-tu pensé en tout cas ? Bizzz K.

1. Kirikou Le 10/06/2008 à 19:42

Heureusement que c'est rétabli ! :) Mais c'est - très - difficile d'écrire des "commentaires" après lecture de ton journal Jef... Mais je me dis que le principal est de l'apprécier ! Bizzz K.
Ajouter un commentaire
Vous

Votre message

Plus de smileys

Champ de sécurité

Veuillez recopier les caractères de l'image :



Dernière mise à jour de cette page le 03/12/2008

Créer un site internet gratuit avec E-monsite.com - Signaler un contenu illicite - Voir d'autres sites dans la catégorie Littérature
Videos Droles - Clips musique - Cours création de site web