Journal de bord (printemps 08)

Printemps 2008


Suite à un problème technique, la partie du journal située entre le 20 mars et le 24 avril, est actuellement manquante. Elle est progressivement remise en ligne.

 

Vendredi 25 avril - En rangeant quelques papiers, Je tombe sur la fiche d'inventaires des effets de Daniel, que l'on m'a remis après son décès, à hôpital. Les vêtements, leur quantité, autres effets et les objets de valeur. Le tout sur une feuille jaune indiquant en haut à droite son nom et prénom, le service, une date et heure, sans qu'il soit précisé qu'il s'agit de la date et heure de son décès. Je reste le nez collé sur cette feuille durant plusieurs minutes. Sans savoir que penser. En bas à droite, l'indication : remis à la famille... Mais aucun membre de sa famille n'est venu. Je suis le seul à avoir été présent, jusqu'au bout. A repartir avec ses affaires rangés dans de grands sacs poubelle. Je n'avais rien prévu pour emmener ses effets. Je me suis ensuite rendu à la morgue. Le revoir très longuement. Je n'avais plus que cela à faire. Puis revenir le lendemain, après avoir choisi les affaires qu'il portera. Et le revoir encore. Cette fois-ci maquillé. Préparé. Apaisé. Je reste plus d'une heure à lui parler, entre des flots de larmes que je ne parviens pas à contrôler. Puis repartir d'où je viens. Chez nous. Chez moi. Hanté par l'un des tes derniers messages envoyés de ton téléphone portable : " Mon coeur, je n'en peux plus, j'ai envie de rentrer ".

Samedi 26 avril - Beau temps. Tendinite au bras. Temps partiellement consacré à l'écriture. Aucun stress. Un rien de musique disséminé au casque tout en marchant très lentement à travers ville. Lou Reed à l'oreille, son incroyable Just a perfect day. En relents de refrain : you juste keep me hanging on. C'est un fait. Tu me permets de tenir le coup.

Dimanche 27 avril - Amoncellements d'idées, sans toutefois rien de vraiment concret sur le papier. Je ne suis pas en état pour me mesurer à ma propre écriture. Le papier vierge a encore de beaux jours devant lui. Je termine juste ce texte qui traîne depuis bientôt deux ans. J'en vois enfin le bout. Encore un petit effort de quelques semaines. Bien entendu si je ne suis pas dérangé dans mon élan. Il y aura ensuite les épreuves de correction. Suivra la tentative de publier. Ensuite je n'aurai face à moi que quelques bribes. Morceaux de chair dont je ne sais si cela constitue manière à se pencher dessus. A creuser. Est-ce que j'ai encore en main, et en pensées, les bons outils pour me mettre à creuser ?

Mercredi 30 avril - Les milieux littéraires s'enflamment. Pas moins de cinq livres - dont un déjà paru, on ne perd pas de temps - vont prochainement voir je jour. Le personnage central en sera Jérome Kerviel, le fameux trader fou de la SG. Les cinéastes américains ne sont pas en reste puisqu'un scénario est actuellement en cours d'écriture, et c'est le scientologue Tom Cruise qui serait pressenti pour tenir le rôle. Un film avec un budget de cinq milliards ?

Vendredi 2 mai - Ecrire au moins chaque jour une phrase dans ce journal. C'est un peu la promesse que je me suis fait, et qu'il me semble bien difficile à tenir. Quoique cela dépend des périodes. Il y a des moments flous et d'autres où je reviens naturellement vers ce journal. Il y a des jours qui se ressemblent. Non pas qu'il n'y aurait rien à dire, mais je ne serais pas loin de la répétition. Mais un acte d'écriture s'inscrit forcément dans la répétition. Je ne suis pas le seul à me dire et me répéter quotidiennement les mêmes choses. Nous fonctionnons tous de la même manière. Il s'agit de triturer, de modifier un minuscule espace afin de dégager un nouveau point de vue, évidemment la plupart du temps microscopique. Mais nouveau. Comme nettoyé de toutes les impuretés. Toi qui en train de me lire, à cet instant précis, à quoi est tu donc exactement en train de penser ?

Samedi 3 mai - Je me bats actuellement avec mon journal pour trois à quatre lecteurs par jour. Mais cependant le nombre ne me désespère pas. Je sais pertinemment que j'effectue un travail de fourmi. C'est la leçon que j'ai tiré de mes années de théâtre. Créer un petit cercle autour de soi. Je n'ai nullement l'intention de jouer dans la cour des grands. J'aurai l'impression de trahir le fond de ma pensée. Mais peut-être bien que je me trompe. En tous les cas je ne suis pas le décideur. Je ne suis que le passeur de mes émotions, de mon ressenti, immuable passeur de mon vécu dans un monde où ce qui m'est donné ne l'est que de façon provisoire...

Dimanche 4 mai - Je ne suis pas en forme. Mon bras droit est terriblement douloureux. C'est exactement comme si on me l'arrachait. Les anti-inflammatoires ne semblent pas vraiment efficace. Pris un bon bain mais je me sens encore plus fatigué qu'avant de me jeter dans la baignoire où je me suis assoupi durant une bonne demi heure. Je ne sais pas comment atténuer la douleur. Je sors seul fumer une cigarette, et me voilà à dialoguer avec Daniel. Je lui demande son avis tout en sachant que je ne pourrais plus jamais obtenir de réponse. C'est assez terrible de s'en remettre à quelqu'un qui n'est plus. J'avoue me sentir perdu. Je me rends subitement compte que cela fait dix-huit mois aujourd'hui que Daniel m'a quitté. Un constat qui ne fait que renforcer le fond de ma tristesse...

Lundi 5 mai - Travail au bar, puis un peu d'écriture sur le manuscrit que je dois terminer. Journée sans événement particulier. Bras au repos en soirée. A priori, je devrais le porter en écharpe durant un bon mois, seule solution pour apaiser la douleur. A moins de tout arrêter, je ne pourrais en vérité le faire, sur une journée, que quelques heures.

Mardi 6 mai - Je lis un peu, j'essaie de me concentrer sur tout autre chose que ma douleur au bras, ce qui n'est guère évident. D'ordinaire,  je ne suis pas du genre à me plaindre en cas de douleur. J'essaie aussi de tenir mon journal du mieux que je le peux...

Mercredi 7 mai - Retour chez le médecin. Le mien en vacances. Son remplaçant localise la douleur dans l'épaule. Il m'explique qu'il s'agit à priori d'une périarthrite. Allons bon. Prendre rendez vous chez un spécialiste pour estimer et soigner le problème. J'appelle aussitôt, mais de rendez vous avant trois semaines. Comment calmer la douleur, sachant que les anti-inflammatoires ne sont d'aucune efficacité ? Passage au niveau supérieur. Prescription d'un opiacé dérivé de la morphine. A dose quotidienne équivalente à 10mg de morphine...   

Jeudi 8 mai - Aujourd'hui je m'abstiens de tout commentaire. Puisqu'il parait, en premier titre, selon les informations nationales, que nous avons un pont de cinq jours et que, pour reprendre la phrase de présentation du journaliste : tout le monde va en profiter. Tout le monde. Et c'est repartir pour des photos à la plage, le coup des terrasses pleines, etc. Tout le monde va effectivement en profiter ; le plus grand nombre juste en regardant ces images...

Vendredi 9 mai - Et si je concevais d'écrire une histoire à partir de faits non vécus, mais avec des personnages qui ne sont pas fictifs ? Je songe à Daniel et à son souhait de voir la mer. Sa demande remonte aux derniers temps où il se trouvait à l'hôpital. J'ai imaginé voler une ambulance, et l'accompagner pour ce dernier voyage. Voilà quelque chose dont je n'ai parlé à personne. Mais ce souhait constitue un exemple de ce que nous aurions pu vivre ; de ce qui peut s'écrire sans pourtant l'avoir vécu...

Samedi 10 mai - Il m'arrive de songer aux personnes dont je n'ai plus de nouvelles. Le fait d'avoir quitté Paris, il y a un peu plus de deux ans, n'est pas étranger à ce grand nettoyage. C'est toujours un peu surprenant mais en y réfléchissant bien, ce choix se fait naturellement. Il y en a bien certains que j'ai relancé, mais en vain. Cela veut peut-être dire qu'ils ont été proches pour eux-mêmes, pour ce que cela pouvait leur apporter, sans que cela ne soit véritablement en termes d'échanges. Il faut se dire que seuls les vrais amis sont encore présents...

Dimanche 11 mai - Reçu ce jour Les exemplaires de mon livre Hémorragie à l'errance. Je sais exactement ce que cela représente. Dorénavant ce texte, même s'il reste mien, ne m'appartient plus. C'est le premier sentiment que j'éprouve en l'ayant entre les mains. La même impression que lors de la publication de mon premier livre. Je le survole, mais impossible de m'attarder sur quelques lignes. Je le connais pas coeur. J'ai besoin de recul et d'oubli avant d'en prendre, reprendre connaissance; J'ai besoin de digérer ce sentiment de liberté vis-à-vis de ce que j'ai vécu. Son contenu me fait l'effet d'une bombe longtemps gardée en moi tant je fus incapable d'y mettre les mots, plus d'une phrase, un chapitre, un souffle, les formes, etc. Je relis la citation de Camus, en introduction, retenue bien avant la disparition de Daniel : il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre. C'est bien ça. Le plus important pour moi étant que ce livre soit dédié à Daniel.

Mardi 13 mai - Un an de plus. Pas l'envie de voir du monde ou de faire quoi que ce soit de spécial en ce jour de mes quarante quatre ans. J'espère, durant cette nouvelle année, ahcever le texte en cours - plus qu'une question de semaines - et parvenir à me lancer dans l'écriture d'une nouveau texte. Ce que l'on fait de sa vie ne dépend que de soi. Je sais pertinemment que l'on creuse le sillon de son propre chemin. Les diffcultés sont là, bien présentes pour chacun d'entre nous, mais surmontables si l'on regarde devant soi...

Mercredi 14 mai - ...Il pleure. Après avoir insulté ses parents, après un coup de colère durant lequel il n'est vraiment parvenu à se faire du mal qu'à lui-même. L'alcool lui tourne la tête. Boire ne fait qu'accentuer la crise, rendre ce moment encore plus sombre qu'il ne devrait l'être. Cette confrontation semble bel et bien la dernière. Il est dorénavant un adulte noyé sous un flot de larmes qu'il ne peut plus retenir. Il me demande de lui tenir la main, ne pas lui lâcher la main le temps que cela aille mieux. Soit longtemps. Au bout d'une heure il se recroqueville, puis s'apaise. Il est des moments de la vie où l'on se dit que tout tient au bout des doigts qui se lient, se caressent sans qu'aucun mot ne vienne briser le silence...

Jeudi 15 mai - Bras au repos. Forme et moral au plus bas. Je me demande si tout cela n'a pas à voir avec les effets de ce que je prends. Je pensais écrire un peu mais je me sens incapable ; ce qui est rare. Trois lignes, à peine, dans ce journal et je me sens déjà complètement épuisé...  

Samedi 17 mai - De passage sur Paris où j'ai distribué quelques exemplaires de mon dernier livre. Discussion avec T., que je n'avais vu depuis très longtemps, à propos de mon journal. Trop noir à son goût. Je suppose que cela doit revenir très souvent. Comme si je pouvais faire autrement. Et pourtant, en ce qui me concerne, je n'y vois pas que du noir. En vérité, je garde en moi le pire. Je ne donne que ce que je ressens en surface, sans trop creuser dans la douleur et en étant le plus sincère. Je me tiens face à lui, quelques exemplaires de mon livre entre les mains. Lui proposer. J'hésite. Mais la conversation est close et nous passons déjà à autre chose. Comme c'est souvent le cas dans la vie. Je me tiens là, du mieux que je le peux, juste de passage...

Lundi 19 mai - F. me demande de lui conseiller cinq livres. J'ai mis en tête de liste Le moine (de Lewis) dans la traduction très personnelle d'Antonin Artaud, édité en 1931. Le texte de Lewis, oeuvre de jeunesse écrite à vingt ans pour divertir sa mère, a été publié en 1796. Le livre est monumental à plus d'un titre, écrit telle une spirale qui vous emporte à travers mots, prenant de l'ampleur au fur et mesure de la composition du texte. J'ai rarement été à ce point tenu en haleine. J'avoue avoir songé que ce livre possède tous les ingrédients en vue d'une adaptation cinématographique. Je n'ai donc pas été surpris en apprenant  que Artaud  avait lui-même songé à en faire un film. Le moine reste et demeure d'une importance capitale, et pose les bases du roman gothique. Je le mets dont en tête de liste, le considérant, sans hésitation, comme une oeuvre magistrale.

Mardi 20 mai - En échange de mon livre Stephanette Vendeville, l'une de mes professeurs de théâtre - de 1992 à 1995 - à l'université Saint-Denis Paris VIII, m'offre (en échange du mien) son dernier livre Le living théâtre de la toile à la scène, et y appose à mon attention une dédicace très touchante : " un vrai écrivain qui sait le cri du vivant ".

Mercredi 21 mai - Vu une troisième fois le médecin concernant mon épaule, dorénavant bloquée. Cette fois-ci il faut être radical, me précise-t-il : cortisone durant les six prochains jours. Je végète avec le bras en bandoulière. A ne prendre que le matin :car vous allez être énervé, me stipule la pharmacienne. L'un des effets de la cortisone :cela doit me donner la pêche. A voir. Enfin, je continue parallèlement mon traitement à base de morphine. Je sais que la douleur ne s'estompe pas, mais je me demande si tout cela n'est pas de trop. Le côté radical renforce ce que j'ai récemment lu concernant l'avis du milieu médical : la périarthrite est le cauchemar des médecins. Et je me réveille soulagé à quel moment ? J'ai le plus grand mal à me concentrer sur quoi que ce soit. En attendant demain, ma première prise de cortisone, je végète.

Jeudi 22 mai - Terminé A travers la vitre de l'écrivain japonais Sôseki. Composé entre janvier 1914 et février 1915, ce livre constitue le journal d'un homme que la maladie empêche de sortir de chez lui - d'où son titre - et qui nous conte sa vision du monde, vu de sa fenêtre, au moment où éclate la première guerre mondiale (Sôseki meurt d'un ulcère en 1916). Ses chroniques sont parsemées du goût laissé par les visiteurs passant la porte de sa maison. Je retiens l'une de ses réflexions. Marche-t-on vraiment sans risque sur une ligne singulière et délicate où aucune erreur n'est permise, en accord  parfait avec l'autre ? Je pense que le risque se nourrit du doute que nous faisons naître en nous, à la simple idée de l'expérience à venir, avant même que nous la tentions. Sôseki considère que notre expérience est en réalité très restreinte; A méditer. Alors que je suis en train de terminer ce livre, c'est le moment que Sôseki choisit pour déborder et s'échapper hors ces dernières lignes : maintenant que la sérénité s'est installé dans la maison et dans mon coeur, je vais ouvrir en grand la vitre et j'achève ce texte, en plein ravissement, plongé dans la lumière calme du printemps. Puis je compte faire une sieste sur la véranda, le coude replié.

Vendredi 23 mai - Cortisone, donc. Première nuit, épouvantable, à peine trouver le sommeil, tensions dans tout le corps, nervosité des plus difficiles à contrôler. Seconde matinée à en prendre, et j'ai déjà diminué la dose de moi-même. On verra bien ce soir. J'espère simplement que le traitement ne sera qu'à court terme.

Samedi 24 mai - Où est le nerf, où se situe la veine en laquelle je vais enfoncer ma plume ? il y a des moments où je n'en peux plus et il y a des jours où je me sens inondé par le désir d'écrire. Il m'importe de moins en moins de savoir où tout cela me mène. J'ai souvent l'impression d'être passé définitivement de l'autre côté. Ce qui ne me rend pas forcément accessible. Je maintiens que je suis toujours en vie. Mais ce qui se joue au quotidien ne m'est plus essentiel. Je ne retiens plus que des bribes. J'attends celui qui aura le courage de m'affronter de face. Proie et bonheur de se regarder droit dans les yeux.

Dimanche 25 mai - Philippe Besson. Une envie forte de replonger dans les pages de son sublime premier livre En l'absence des hommes. L'action se déroule durant l'été 1916, et nous dévoile la passion d'un jeune soldat parti pour les tranchées et liant une correspondance amoureuse - imaginée par l'auteur - avec Marcel Proust. Conseil de lecture de ce jour.

Lundi 26 mai - Clôture du festival de Cannes. Cette année, à titre d'information, durant les festivités, l'eau pétillante est à 7 euros sur la croisette. Les acteurs sont ravis ? Mathieu Kassovitz confie qu'il n'a voulu être acteur que pour voir de près comment font les grands cinéastes, et qu'il ne voulait plus se " polluer la tête avec tout ça ". Et ce pauvre Mathieu Amalric qui confie tout penaud être devenu acteur par accident, parce qu'il ne voulait pas être journaliste comment ses parents. Comme c'est triste ! Mais que l'on se rassure, lui aussi a pour seul obsession de " diriger les gens ". Alors la Palme, cette année, revient au film Entre les murs de Larent Cantet. Emu, il y a de quoi. François Begaudeau, acteur principal du film, avait déclaré, 24 heures avant l'annonce du palmarès : " espérons que ce jury n'a pas de la merde dans les yeux ". Hors Cannes la belliqueuse, et pour parler cinéma, en ce qui me concerne je pense au dernier film de Doillon : Le premier venu. Et à Gérald Thomassin, acteur principal de son nouveau film. Doillon précise qu'il est encore empêtré dans les problèmes de drogue. Celui-ci s'étant évaporé au moment de la promotion. Thomassin est fragile et ne triche pas. Il tourne, et une fois la pellicule mise en boite, il se tait ; puis disparaît. Pas la peine de déblatérer tels sces apprentis comédiens la bouche pleine de propos à hauteur de leurs nombrils, et bouts de conversations pour dire qu'acteurs c'est pas forcément bien. Thomassin est un enfant de la rue et sait faire preuve d'humilité. Comme le précise un article récent paru dans le Monde : Thomassin est un diamant brut. Et personne pour tenter de le polir ; personne. Cela me donne envie de revoir Paria, de Nicolas Klotz, sorti en 2001, mais hélas, comme la plupart des films de ce réalisateur, indisponible en DVD. L'écriture de certains pages de mon livre me font plus que penser  ce film. Et merde à Cannes !

Mardi 27 mai - Il me faudrait plus de temps pour mener à bien divers projets d'écriture. Que j'aille peut-être un peu plus vite. Il ma fallu un peu plus de deux ans pour achever Hémorragie à l'errance. J'y suis revenu sans cesse, à jeter et reprendre certains passages à la loupe ; à chercher méticuleusement le mot juste. Des heures se transformant en jours pour obtenir une once de satisfaction. Centaines de pages ayant fini à la poubelle. De l'écriture à plus d'heures, poussée parfois jusqu'aux limites du malaise. M'arrêter juste avant que je ne sente que je suis sur le point de m'évanouir. Je me suis accroché à l'écriture de ce texte avec une violence intérieure dont je ne voulais pas qu'elle soit le reflet du contenu en train de s'écrire. Il m'a fallu apprivoiser mon passé. Il m'a fallu atteindre la patience. Pou en final reconnaître que le courage n'est pas d'avoir vécu ce que j'ai pu vivre. Le courage tient dans les pages de ce livre. Entre les lignes. Il réside dans mon obstination d'avoir tiré de tout côté afin de mener ce projet à bout...

Mercredi 28 mai - ...Dehors la pluie de plus en plus violente. Mon front vient à plusieurs reprises buter tout contre la vitre. Trois fois rien. Jusqu'à ce qu'un mince filet de sang s'écoule. Pluie et sang. Je ne sais plus exactement de quel côté je me trouve. Courir après ma vie afin de remettre tout, absolument tout en ordre. Sentir en moi le souffle de cet énième jour qui s'écoule. Mon corps chavire sous le poids de ces immondices irrémédiablement flanqués à ma bouche. Il ne me reste plus qu'à vomir tout ce que je persiste à croire encore. Il ne me reste plus qu'à plier bagages, et mains de rage à plaquer contre ma poitrine. Excès de doigts époustouflant jusqu'à épuisement de caresses, faute de peau autre que soi-même à caresser. Et tendre tête là, sous la pluie, juste en appui de bordure de fenêtre tant la violence de cette eau semble plus douce et apaisante que ce que je ressens...

Mardi 3 juin - Burroughs avance, dans le tomes 2 de ses Essais, que le lecteur doit être créatif. Il doit se poser certaines questions quant à ce qu'il est en train de lire. Ainsi il doit se demander si l'écrivain a une oreille pour le dialogue. Plus l'écrivain sera observateur et plus il aura de matière pour écrire. Je partage l'avis de Burroughs. On ne peut pas lire un livre sans se poser certaines questions sur ce que l'écrivain tente de faire, s'il y est parvenu, et si l'écrivain a accomplit ce qu'il appelle " le grand sérieux ". On ne plaisante pas avec ce que l'on transmet. On ne feint pas le débit. Il faut vraiment que ça coule. C'est pour cette raison que j'utilise fréquemment le mot hémorragie. Le quotidien n'est fait que de cet écoulement. Le vertige des mots est une véritable aubaine pour canaliser cette source.

Mercredi 4 juin - Il y a face à moi une étagère sur laquelle est déployé un éventail. Au centre, l'album photo Ordalie pour les roses, de Mishima. Sur la gauche, le Live in dolorès de Jean-Louis Murat. Musicalement tout en finesse, celui-ci me tient particulièrement à coeur. Toujours sur la gauche, à l'extrême, un CD 4 titres hors commerce de Yves Simon. J'aime la pochette, sans aucune précision, où l'on voit ce dernier fumant une cigarette dans ce qui est un aéroport ou un hall de gare. A droite, une photo des Iles d'Aran où je me suis rendu durant l'hiver 92. Il y a également deux bougies bleus de chaque côté de l'étagère. Une photo où l'on me voit de profil, puis un objet en provenance du Japon. Deux (vrais) petits poissons sont habillés en mariés. Il s'agit de poissons fugu, autrement appelés poissons lune. C'est l'un des mets les plus appréciés au Japon. Très recherché, ce dernier est pourtant toxique, certaines parties contenant un poison. D'où ce comparatif avec le mariage ; et pour les japonais le fait que ce poisson soit l'objet de toutes les fascinations...

Jeudi 5 juin - " Aujourd'hui, il n'y a que la télévision qui puisse arriver dans la salle à manger des gens. Les gens ne savent plus lire, n'ont plus de culture, ne font plus d'effort " (Pierre Bergé).

Vendredi 6 juin - Rien à l'horizon. Le calme plat avec en point de mire la fatigue. Epaule droite bloquée. Piqures et séances de kiné. Attente que je me sente mieux. Je ne sais pas combien de temps cela va durer. Il est apparemment possible que ce problème soit consécutif à un traumatisme émotionel. Mes douleurs intérieures depuis la disparition de Daniel. Est-ce qu'il y a un lien, une accumulation déclencheur, une intention de stopper, canalyser ma souffrance en ce point précis de mon corps  ? Je ne sais...

Samedi 7 juin - Se mettre en danger. Annie Ernaux le dit très justement dans son livre Je ne suis pas sortie de ma nuit : " Je crois maintenant que l'unicité, la cohérence auxquelles aboutit une oeuvre - quelle que soit par ailleurs la volonté de prendre en compte les données les plus contradictoires - doivent être mises en danger toutes les fois que c'est possible ".

Lundi 9 juin - J'ai depuis quelques mois perdu de cette tenacité me permettant de triturer en profondeur mon écriture. Je sais que cela tient vraiment à peu de choses. Je traverse une période sèche. Mais pour autant cela ne veut pas dire que rien ne se passe. Je dois conserver cet instinct d'observateur, à ma manière, pas forcément la plus malléable. J'agis toujours sous forme de bribes, à écrire. Tant que je me tiendrais à l'écart, il est certain que rien ne surgira de ces bribes. Il me faut, je le sais, encore du temps...

Jeudi 12 juin - Comment dépasser irréversiblement la tristesse. Je n'y mets même pas de point d'interrogation. Je ne sais. C'est indiscutablement insurmontable. Un seul être vous manque et ; à quoi bon terminer. Je ne parviens plus à me manquer à moi-même. Comme absent de ma propre existence. Ma tanière. Dévasté de l'intérieur. Anéanti de mots et de souffle. Ma reconstruction, si cela s'avère encore possible, ne pourra se faire qu'à travers main qui se tendra vers moi. C'est le seul et unique équilibre qui me semble encore imaginable. Un espoir qui hante mes nuits...

Dimanche 15 juin - Une grande nouveauté en terme de durée de temps de travail : la voie ouverte vers un grand retour en arrière. Les vingt sept ministres de l'emploi des pays européens ont voté, à la majorité, de nouvelles règles autorisant à travailler 60 heures, voire 65 heures par semaine. Soit d'ici peu le double de nos fameuses 35 heures. Cette durée pourra d'ailleurs être porté jusqu'à 70 heures ! Xavier Bertrand promet que cet accord ne pourra pas passer en France, mais il a pourtant poussé dans ce sens, à Bruxelles, pour que cet accord voit le jour. De toute façon, que cela puisse se faire en déclarant que ça ne concerne pas la france, montre de quelle manière nous regardons les pays de cette grande europe que nous voulons constituer. Mais il semble bien que dorénavant, plus rien ne nous révolte. Et je me demande encore pourquoi je n'arrive vraiment pas à m'insérer ? Mais m'insérer dans quoi, sinon dans un système dont le bt principal est de nous broyer...

Mercredi 18 juin - En pleine lecture du livre de Pierre Clémenti Quelques messages personnels. En pleine pensée avec cette phrase de Michel Foucault : Notre société n'est pas celle du spectacle, mais de la surveillance. Tout n'est qu'addiction. La télévision, notre ordinateur, notre téléphone portable, consommer afin de posséder la même chose que son voisin. Et une fois cet achat réalisé, passer très vite à autre chose.

 

Commentaire (1)

1. marina Le 30/07/2008 à 17:15

Envoyer un e-mail à marina
Les bras nous sont utiles pour passer à l'action d'une manière générale et aussi pour prendre qq chose ou qq'un.Nous en avons besoin pour embrasser une autre personne,pour jouer.Je me demande ce que votre mal de bras affecte le plus...qu'est-ce qui vous reste sur les bras?
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Dernière mise à jour de cette page le 27/06/2008

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