Hémorragie à l'errance - Jean Francois Jacq - Nef des fous

 Deux extraits tirés du récit HÉMORRAGIE À L'ERRANCE


PREMIER EXTRAIT

    "... Je venais de franchir le seuil de ce foyer. Me faisant face une bâtisse dont je découvre l'architecture sinistre ; et dans un état piteux. Je m'en approche, intrigué par une forme humaine penchée dangereusement à l'une des fenêtres, et c'est là que je découvre le visage de ce garçon ; un visage ne pouvant appartenir qu'à un corps qu'irrémédiablement on pousse (je n'aurai de cesse de vouloir tourner la page de cette époque dont je me sens étranger jusque dans les moindres détails). Et la suite, à fortiori sa chute, comment aller plus loin ?

    Cent fois l'image me revient, comme à un océan une lame de fond. Cent fois, mille fois l'image stoppée en plein élan de sa terrible chute (imprégnation de ce corps évidemment qui s'écrase).

    Mais que je regarde la vérité en face. Aucune enquête diligentée par la police, s'agissant d'un garçon paumé, sur le point de se faire virer, un môme lâche à ce que les autres prétendent : en conclusion un suicide ; la toute première image de ce foyer (et ça n'en finit pas).

    Coup de fil d'un éducateur à une assistance sociale (tandis que je me tiens à côté du corps couvert d'une bâche, bâche que je meurs d'envie de soulever), afin de lui préciser qu'un lit vient à l'instant même de se libérer (que je soulève). Le second éducateur à son collègue :

    - Qui se charge de prévenir la mère ?

   Le premier éducateur, passablement excédé et tout en me désignant de la main lui répond :

   - Je m'occupe de celui-là et on verra après "


 SECOND EXTRAIT

   Quelqu'un est venu me secouer, tenter de me sortir de ma léthargie, ce caniveau où je cuve mon errance, surcroit de désespérance, un inconnu dont je ne peux rien préciser de visage. Dans l'incapacité de me mouvoir, je me laisse imprégner de gestes qu'il me prodigue comme à un enfant. Ses doigts s'enfoncent à l'intérieur de ma boite crânienne, fouille à la recherche d'une reliquat de vie quelconque ; une microscopique miette. De ses mains il m'agrippe, me secoue, m'assène gifle sur gifle, me laisse choir, se baisse pour me glisser à l'oreille :

  - Nous allons tenter de traverser cette rue afin de gagner mon véhicule garé de l'autre côté.

   Je reprends ma respiration, un pied devant l'autre je sens, sens légèrement que j'avance, il me faut du temps mais l'homme fait preuve de patience. Arrivée au milieu de la route il me dit revenir de suite, me lâche, je tiens, y parviens, rapidement chancelle. Je perçois des bruits de pas, un moteur que l'on met en marche puis plus rien, je n'arrive pas à entrouvrir les yeux, plus rien sinon ce rire de plus en plus proche ; le choc. Plus rien hormis cette évidence qu'une voiture d'où s'échappe ce rire vient à l'instant même de me percuter.

   Des contusions, blessures bénignes, hôpital de répit, lit de repos, de je ne sais quoi qu'il me semble impossible de reproduire ici, un inconnu m'ayant volontairement percuté, posté au beau milieu de la route (mais je retombe dans mon silence de plomb puisque personne ne me croit).


Tout droit de reproduction interdit sans autorisation

 Jean-François JACQ - Hémorragie à l'errance (Génèse) - Editions La nef des fous / Le Kaléidoscope Bleu (2008)

Dernière mise à jour de cette page le 26/05/2008

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